Bertrand Carrière, Autoroutes 10-20-55 — Michel Hardy-Vallée, Paysage et automobile

[Hiver 2024]

Paysage et automobile
Par Michel Hardy-Vallée

[Extrait]

En revenant de Québec récemment, je me suis arrêté pour manger des hot-dogs à Neuville. Le décor n’était pas enchanteur : une station-service avec une concession alimentaire, entourée d’un terrain aux limites approximatives. J’avais un désir d’informe et de mou après avoir passé une journée chargée avec des gens intellectuellement et esthétiquement rigoureux. En regardant le paysage, j’entendais malgré moi une petite voix qui me disait: « Ne prends pas de photo de ça, c’est trop ordinaire ». Même pour un connaisseur de la laideur, un esthète des choses imparfaites ou un pédant du pittoresque, le lieu n’était pas hors du commun par sa laideur, sa beauté, ou même sa banalité. Qu’est-ce qu’un photographe pourrait bien y voir ?

Dans son projet Autoroutes 10-20-55, commissarié par Mona Hakim, Bertrand Carrière tente de comprendre l’espace, l’imaginaire, le vécu et la logique sociopolitique du paysage autoroutier. Le projet est ambitieux par la multiplicité des sites de diffusion, mais aussi par sa confrontation du sens commun. Ce corpus d’une centaine d’images a été constitué lors des déplacements dans le sud du Québec le long des trois autoroutes citées dans le titre et documente principalement des lieux et des gens. La diffusion est faite de deux manières. D’abord, une série de panneaux publicitaires loués à ces fins le long des mêmes autoroutes, à proximité des villes de Longueuil, Drummondville, Brossard et Sherbrooke1. Puis, deux installations accessibles aux piétons, l’une à l’entrée du Centre sportif de l’Université de Sherbrooke et l’autre le long du Parcours du lac, près du vieux presbytère de Saint-Bruno. La rive sud du fleuve Saint-Laurent est le terrain familier des déplacements de Carrière. La disposition de ses principaux axes routiers en triangle en facilite l’exploration cyclique, et sa proximité de la frontière avec les États-Unis en fait une zone de contact culturel. Par décret de la langue vernaculaire québécoise, les alentours d’une autoroute constituent un « décor », mais celui-ci n’a pas nécessairement le potentiel d’attirer une superproduction cinématographique. Bertrand Carrière y connaît quelque chose, après toutes les années qu’il a travaillé sur des plateaux de tournage. Ses photos nous montrent plutôt des lieux qui nous sont communs. En le faisant sans moquerie, il nous pousse à y voir de manière sincère notre appartenance, sans nous dissimuler derrière des ricanements ironiques…

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 125 – AGGLOMÉRATIONS ]
[ L’article complet et plus d’images, en version numérique, sont disponibles ici : Bertrand Carrière, Autoroutes 10-20-55 — Michel Hardy-Vallée, Paysage et automobile