Éditorial : Tableaux photographiques

[Été 2026]

Éditorial
par Jacques Doyon

Les travaux des artistes dont nous présentons ici des portfolios sont appréhendés sous l’angle du tableau, photographique, il va sans dire, mais qui puise à des traditions autant photographiques que picturales et même cinématographiques. Scènes de la vie quotidienne, scènes de conflits et portraits en pose ou inopinés empruntent des formats qui vont de l’instantané aux mises en scène de composition, jusqu’aux grands tableaux d’histoire. Les thématiques abordées comportent toutes une dimension sociétale, avec un ancrage référentiel souvent palpable, mais qui ne se veut cependant pas tant spécifique qu’archétypal et emblématique de l’époque contemporaine.

Primer de Donigan Cumming est ainsi une sorte d’exercice de style où se mettent en place, dès les années 1980, les éléments d’une dramaturgie du quotidien porteuse d’enjeux so­ciétaux plus profonds qu’il n’y paraît au premier abord. Dans l’espace resserré d’une cabine où portes et fenêtres opèrent comme un cadre, les gestes et mimiques de visiteurs sont captés à la volée, en portraits en pied ou au format paysage. L’at­tention est tout entière centrée sur l’échange d’un simple service de stationnement contre une somme d’argent, dans une transaction qui illustre un mode relationnel caractéristique de notre civilisation. Quarante-cinq ans plus tard, cette série se voit reprise dans un livre d’artiste au format inusité, un peu comme une longue séquence cinématographique, où se condensent tous les éléments de l’œuvre encore à venir de l’artiste.

Rares sont les occasions au Canada de prendre la mesure de l’œuvre de Jeff Wall, un photographe vancouvérois reconnu internationalement pour sa démarche conceptuelle. Une exposition rétrospective récente, produite par le MOCA de Toronto, permet de combler ce vide. Elle réunit autant les premières œuvres sur panneaux rétroéclairés que les tableaux photographiques grand format (scènes de la vie quotidienne, allégories ou compositions évoquant le tableau d’histoire) et les noir et blanc, souvent de format plus réduit, aux compositions plus épurées. L’exposition juxtapose les œuvres de ces différentes périodes pour mieux faire ressortir la part essentielle qu’occupe le travail de composition, de cadrage, de montage et d’échelle dans cette démarche, que l’on pourrait qualifier de réalisme formel, ou de formalisme réaliste, dans laquelle le réel ne s’offre que comme matériau pour mieux voir.

Après une carrière de photoreporter et journaliste de guerre qui lui a valu les plus grands honneurs, Luc Delahaye a fait le choix radical d’abandonner ce métier et de ne plus produire d’images qu’à titre d’artiste. Le plus remarquable dans cette métamorphose est que le sujet des quelque 74 œuvres produites depuis 2001 est exactement le même qu’auparavant : scènes de désolation et de guerre, impacts sur les populations civiles, portraits de victimes, rassemblements politiques ou institutionnels… Mais il s’agit cette fois de pièces uniques de très grand format, aux compositions travaillées comme des tableaux, parfois manipulées numériquement. L’entièreté de cette production a fait l’objet d’une importante exposition au Jeu de paume, à Paris, et à Photo Élysée, de Lausanne, sous la direction de Quentin Bajac. Elle est accompagnée d’une publication majeure sous forme de catalogue raisonné.   

 

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