[Automne 2026]
Les traces de l’affect
par Charlotte Lalou Rousseau
[EXTRAIT]
Judith Bellavance collectionne les collections. Vases, cintres, mots, fleurs coupées, fragments d’insectes morts… La photographie, dit-elle, lui permet de réduire l’espace physique qu’occupent ces accumulations. Ce geste constitue peut-être une façon d’anticiper l’impératif de la perte, de répondre aux inéluctables disparitions qui ponctuent nos vies. En effet, il s’agit là de thèmes récurrents dans son travail depuis quinze ans. Si on est d’abord tenté de qualifier sa pratique photographique de documentaire, on s’aperçoit bien vite qu’elle met en œuvre le caractère narratif des images. Bellavance observe attentivement, sélectionne minutieusement, met en scène soigneusement, juxtapose finement et retouche subtilement pour créer des fictions qu’elle conçoit comme des « scénarisations de la perte ». Ces stratégies sont notables avec l’installation vidéo Pierres blanches (2023), dans la publication Choisir (2021) et la série Un corps pour Hope (2018).
À l’espace DÈS_, un centre autogéré par treize artistes photographes qui a ouvert ses portes en 2026 dans l’édifice Belgo à Montréal, Bellavance a présenté pour la première fois l’entièreté de sa série photographique Histoires de disparitions (2023). Dix-huit images imprimées sur lin étaient installées dos à dos par paires, totalisant neuf suspensions dans l’espace. D’emblée, une certaine nostalgie se dégageait de l’installation aux teintes grisâtres, flottant au milieu de la galerie bien qu’elle fût baignée de lumière. Le travail d’éclairage amplifiait cet effet spectral en ne projetant aucune ombre sur les murs. Les photographies à l’échelle réelle représentent des vêtements et des housses protectrices aux couleurs presque iridescentes, suspendus à des cintres. L’accrochage irrégulier invitait le public à se déplacer entre elles, créant une déstabilisante proximité avec les images, quelque chose comme un corps-à-corps. Mais c’est leur sujet qui faisait réellement frissonner : ces vêtements sont les derniers que les personnes à qui ils appartenaient ont portés. Thanatologue depuis 2019, Bellavance a embaumé, puis habillé les défuntes et défunts propriétaires de ces tenues pour leur veillée funèbre, suivie de leur inhumation ou de leur crémation.
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[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 133 – INTIMITÉS ]
[ L’article complet en version numérique est disponible ici : Les traces de l’affect
D’abord active comme peintre, Judith Bellavance s’est orientée vers la photographie en gardant un intérêt pour les détails et la matérialité des objets. C’est la charge mnémonique de ceux-ci qu’elle cherche à photographier. Elle a à son actif de nombreuses expositions personnelles depuis les années 1990 et a bénéficié de résidences de création tant au Québec qu’en France. Ses œuvres font partie de collections muséales et d’entreprises. Depuis des études en thanatologie complétées en 2019, elle exerce aussi le métier d’embaumeuse. judithbellavance.com
Charlotte Lalou Rousseau est habitée par la réconciliation du fond et de la forme. Conservatrice adjointe de l’art contemporain au Musée d’art de Joliette de 2017 à 2022, elle conjugue actuellement ses pratiques de commissariat, de critique et de traduction. Elle a signé une dizaine d’expositions ici et ailleurs. Ses textes sont parus dans les revues Le Sabord, Ciel variable, Esse et Spirale.

