[Hiver 2022]
Sylvie Readman, Denis Rioux, Porosités
Par Mona Hakim
Galerie Laroche/Joncas, Montréal
8.09.2021 — 9.10.2021
Regroupées dans un même lieu d’exposition et disposées en vis-à-vis, les photographies de Sylvie Readman et de Denis Rioux mettent à profit leurs préoccupations communes pour les enjeux et les propriétés du langage photographique au sein duquel opèrent les conditions premières de l’expérience visuelle et conceptuelle. Un jumelage de deux artistes aguerris qui s’avère efficace dans la mesure où leurs points de convergence et leurs dissemblances entrent en correspondance d’une surface sensible à l’autre, d’un mur à l’autre de la galerie Laroche/Joncas.
Sur l’un d’eux, Sylvie Readman propose un corpus d’œuvres en noir et blanc qui s’inscrit sans conteste dans la continuité d’un travail technique rigoureux avec lequel elle s’est illustrée avec acuité et constance depuis les années 1980. Ses manipulations autour de la lumière, de la matière et de l’espace – que ce soit par des stratégies techniques de surexposition, de télescopage d’images, d’effets de flou, de bougé ou de granulé – ont donné lieu à une production parmi les plus habiles pour interroger les espaces limites de la prise de vue et de la perception. Des espaces que la photographe interroge à travers divers cadres temporels, qu’ils soient trace mnémonique, temps imaginaire de l’image, évanescence de la matière, état limite de notre rapport à la nature ou précarité de la condition humaine.
Il y a une part de tout cela dans la présente exposition. Les sites périurbains des productions antérieures ont fait place à des espaces plus ou moins cloisonnés (néanmoins architecturaux), instaurant une atmosphère plus ténébreuse, voire sépulcrale. À cet égard, l’image de pierres levées en forme de stèles et celle d’un étalage de têtes crâniennes filent la métaphore de la vanitas et donnent le ton à un corpus photographique sous le signe de la perte. Alternent ainsi des prises de vue frontales d’une façade de pierres effritées, d’une pièce intérieure aux surfaces murales érodées et d’un bâtiment couvert d’efflorescences qui fait figure de blockhaus. Avec une densité accrue des gris et des textures, Readman parvient à donner corps au temps, qui, lui, en arrive à altérer le corps des sujets saisis. Mais c’est aussi vers nous que Readman oriente son dispositif photographique, interpelant notre propre finitude et nos limites perceptuelles. Des lieux semiclos, des plans rapprochés qui obstruent la profondeur du champ de vision, une diversité de supports matériels sans châssis (plexiglas, mylar, papier coton) qui interrogent et sollicitent volontiers une proximité. Tous, à leur manière, forcent le regard à traverser les zones d’ombres, à franchir la part d’invisible que recèlent ces images, comme dans toute image.
Sur le mur opposé, les photographies de Denis Rioux offrent un contraste frappant, à tout le moins en apparence, avec celles qui leur font face (sauf à quelques exceptions). Hangar, cour intérieure, murets, monceau de billots, poteau téléphonique campé au beau milieu d’un champ d’herbes hautes sont mis en relief sous un éclairage brut et des ombres portées figées dans leur découpe géométrique. Les sujets captés sont ni plus ni moins abstraits de leur contexte physique, révélés dans leur condition première d’apparition. Ceux-ci semblent ne référer à rien d’autre qu’à eux-mêmes, saisis de la seule manière qu’ils ont d’être là.
Ces étranges paysages éthérés font l’objet d’un traitement formel épuré de la part du photographe, où lignes, angles et formes sont d’abord affaire de signes graphiques et de découpes spatiales et temporelles, contribuant ici à créer des ruptures, à nous distancier des référents. L’œil cherchera alors à se poser sur les espaces contigus de lumière ou à s’infiltrer dans les angles invisibles. Comme dans Sans titre (muret) ou Sans titre (cour intérieure II), l’œil tente de glisser entre les plis des surfaces murales, entre des encoignures qui semblent pourtant mener à une impasse. Là opèrent avec doigté les stratégies singulières de Rioux, dans la manière de donner une qualité de présence à ce qui est absent.
Porosités, l’intitulé de l’exposition, peut référer littéralement à la surface friable des murs, pierres et autres matériaux représentés, évoquer la perméabilité des « vides » simulés dans les images ou rappeler, par extension, le rôle élémentaire de la surface sensible à la lumière. Mais ce terme pourrait aussi figurer la fusion des conditions photographiques d’apparition et de disparition, les dualités matérialité/immatérialité, présence/absence, ombre/lumière, planéité/tactilité. Des oppositions que se sont appropriées distinctement, et arbitrairement, Sylvie Readman et Denis Rioux, dans un souci de correspondance et de dialogue afin de nouer les complexités d’un langage photographique qui leur est commun. C’est dans cette perspective dialogique que l’exposition doit d’abord être appréhendée, incitant habilement le regardeur à s’introduire à son tour dans la trame illusionniste qui se joue entre les murs.
Mona Hakim est historienne, critique d’art et commissaire. Ses recherches portent sur divers enjeux liés aux pratiques photographiques actuelles. Ses récents écrits ont paru dans les monographies Chuck Samuels : Devenir la photographie (2021), Bertrand Carrière : Solstice (2020) et Isabelle Hayeur (2020). À titre de commissaire, elle a réalisé plus d’une vingtaine d’expositions.
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]




