Dawit L. Petros, Gaps, holes, fissures, and frictions — Claudia Polledri

[Hiver 2022]

Dawit L. Petros, Gaps, holes, fissures, and frictions
Par Claudia Polledri

Galerie Bradley Ertaskiran, Montréal
3.09.2021 — 30.10.2021

Lacunes, trous, fissures et frictions : voilà le périmètre de l’exposition de Dawit L. Petros présentée dans le cadre du programme satellite de Momenta 2021. Par ce parcours, composé de photographies et de sérigraphies sur papier et sur toile, l’artiste érythréen établi à Montréal et à Chicago poursuit sa réflexion sur l’héritage de l’histoire coloniale déjà abordée avec Spazio disponibile, installation vue en 2021 aux University Buffalo Art Galleries, et sur les phénomènes d’immigration et d’émigration passés et présents. Pour ce faire, Dawit L. Petros crée un itinéraire visuel qui entrecroise différentes temporalités historiques et une pluralité d’espaces géographiques entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Nord. À ces éléments s’ajoute aussi un volet plus abstrait concernant le rôle que le progrès technologique a joué dans les déplacements, mais aussi dans l’affirmation du regard sur l’autre.

Au cœur de l’exposition se trouve le thème de la colonisation italienne de l’Érythrée, processus historique entamé vers la fin du XIXe siècle et achevé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale lorsque l’Italie, en raison de sa défaite, a été contrainte de renoncer à ses colonies. Cette histoire, longtemps aux marges de l’historiographie contemporaine, prend forme à travers les photographies d’archives et les sérigraphies créées par l’artiste à partir de la Rivista coloniale (1906–1943), revue publiée par l’Institut colonial italien. On retrouve ici la démarche propre à un usage créatif des archives, qui vise la réactivation et la réappropriation de l’histoire par la création de liens intellectuels, mais aussi émotionnels, avec les événements et les gens d’époques antérieures.

Toutefois, traiter de cette relation au passé revient aussi à considérer les lacunes qui caractérisent cette histoire coloniale, absences que l’artiste rend visibles par l’ajout de bandes noires entre ou sur les clichés qui composent A Constant Re-telling of the Future in the Past (Part I), 2020, image-mosaïque au cœur de l’exposition. Ce montage presque cinématographique prend la forme d’une série de « faux raccords » qui amènent le spectateur à se ques­tion­ner sur les effets de sens, réels et symboliques, produits par ces trous dans la représentation. Ce premier axe s’entrecroise, dans la même composition, avec le deuxième thème de l’exposition, qui concerne les déplacements et les migrations. L’artiste l’aborde en faisant référence à l’immigration italienne en Amérique du Nord, toujours au moyen de photographies d’archives – l’œuvre A Constant Re-telling of the Future in the Past (Part II), 2021 – organisées en série et alternées par les mêmes bandes noires. Il en ressort une vision incroyablement riche, où se croisent espaces et temporalités différentes, ce qui oblige le visiteur à réfléchir à ce tissu de relations entre expériences diverses et dont les liens apparaissent soudainement tangibles.

La réflexion de Dawit L. Petros sur le thème de l’immigration et des flux transfrontaliers ne se limite pas à la référence au passé. Bien au contraire, elle est représentée comme transversale à plusieurs époques historiques, et va jusqu’à aujourd’hui. L’époque contemporaine prend forme dans quatre images – la série Untitled (Epilogue) –, où le corps de l’artiste et surtout sa tête, donc son identité, sont cachés par un miroir. De ce fait, le visage s’inscrit dans un espace dont il « assume » l’image, symboliquement et artificiellement, par le biais du miroir. L’articulation entre ces deux thèmes, histoire coloniale et migration, devient particulièrement évidente dans le cliché qui représente le corps de l’artiste, la tête toujours cachée par un miroir, devant la Maison d’Italie – l’œuvre Untitled (Epilogue VII). Le public montréalais reconnaîtra les murs de cet édifice dont la date de la fondation (1936) illustre, d’une part, le lien entre l’idéologie et la frénésie coloniale de la période fasciste dont l’Érythrée a fait l’objet et, d’autre part, les effets indirects du régime sur la communauté italienne du Canada. Inscrit dans cet espace, le corps de l’artiste symbolise les frictions inhérentes à cette histoire transposée dans un autre contexte géographique. Dans son apparente simplicité, l’image réunit un ensemble de références qui permet­tent de percevoir la richesse et la complexité des identités façonnées par l’expérience de l’immigration, ainsi que les effets miroirs provoqués par ces trajectoires. De même, le renvoi que fait l’artiste en mettant face à face le panneau reproduisant la couverture du pamphlet intitulé « La questione Affricana » et son double « La questione Italianna » dépasse en réalité la référence stricte à l’histoire coloniale italienne et évoque indirectement les vicissitudes propres à la création de l’État italien.

Le troisième volet de l’exposition consiste en une référence abstraite et formelle au progrès technologique souvent évoqué par la rhétorique coloniale, mais aussi à la participation de l’Italie à l’Exposition universelle de Chicago, en 1933. Construit sous forme d’avion, le pavillon italien affichait le symbole des faisceaux des licteurs, s’inspirait du style rationaliste et visait à célébrer le lien entre tradition et modernité. L’artiste évoque cet événement et ses références visuelles et symboliques avec la série de sérigraphies sur papier Istruzioni (Transit, Trajectoires, Invisibles Networks), qui représentent, entre autres, une carte aérienne et le dessin d’une pièce d’avion. La référence à l’esthétique moderniste et à la rhétorique visuelle des symboles fascistes clairement évoquée par Dawit L. Petros constitue la voie privilégiée pour un travail sur les documents d’archives. Gaps, holes, fissures, and frictions est une exposition saisissante, dont la simplicité formelle est porteuse d’une grande richesse esthétique et une réflexion dense sur les liens entre passé et présent et les trajectoires qui les constituent.


Claudia Polledri est chercheuse post­doctorale au département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal, où elle a obtenu un doctorat en littérature comparée consacré aux représentations photographiques de Beyrouth (1982–2011). Spécialiste de la photographie contemporaine au Moyen-Orient, elle a été commissaire de l’exposition Iran. Poésies visuelles, présentée au Québec en 2019.

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]