Lorenza Böttner, Requiem pour la norme — Fanny Bieth

[Hiver 2022]

Lorenza Böttner, Requiem pour la norme
Par Fanny Bieth

Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal
29.04.2021 — 19.06.2021

Lorenza Böttner : requiem pour la norme est la première rétrospective internationale de l’artiste chilienne allemande Lorenza Böttner. Personne trans, ayant perdu ses bras enfant à la suite d’un accident, Lorenza Böttner est une artiste dont la pratique et la vie relèvent, pour reprendre les mots du philosophe et commissaire de l’exposition, Paul B. Preciado, d’une « lutte politique pour la reconnaissance et l’exaltation de la vie non normative ». Cette puissance politique, c’est au sein d’une œuvre remarquable et prolifique qu’on pouvait la découvrir dans les espaces de la galerie Leonard & Bina Ellen au printemps 2021. Requiem pour la norme réunissait plus d’une centaine d’œuvres et documents témoignant de la pratique artistique multidisciplinaire de Lorenza Böttner, depuis son entrée à la Gesamthochschule Kassel, en 1978, à sa mort, en 1994 à l’âge de 34 ans, à la suite de complications liées au virus du sida. Des pastels grand format, des dessins au crayon et au stylo, des photographies, des vidéos, de la danse et des performances… Non seulement le travail de Böttner touche-t-il à une pluralité de techniques, mais ses œuvres transcen­dent les disciplines artistiques traditionnelles : peindre devient ainsi une danse, la sculpture, l’objet d’une performance. Souvent mis en scène au sein des représentations, le corps de l’artiste œuvre comme une véritable arme de subjec­tivation et de résistance aux systèmes normatifs. En effet, l’affirmation de sa puissance subjective inquiète, à plusieurs niveaux, ce que Paul B. Preciado nomme les régimes somatopolitiques – soit les techniques de production et de contrôle des corps –, au premier rang desquels se trouve ici le système médical. Refusant de porter les prothèses qui visaient à conformer son corps, Böttner quitte l’institution de soins supposée l’amener à s’adapter à un environnement capacitiste pour se consacrer à son art. Ce faisant, elle rejette la perception pathologique de son corps comme infirme pour en exprimer toute l’agentivité, celle d’un corps dansant, peignant, créant, désirant.

Deux œuvres au sein de l’exposition interrogent avec une acuité particu­lière la contingence des systèmes de croyances qui informent notre regard sur les corps avec diversité fonctionnelle. Un pastel, réalisé en 1985, représente, devant un fond rose ombré de gris, l’artiste reprenant la pose, la coiffure et le drapé de la Vénus de Milo, sculpture louée pour sa perfection esthétique et, comme Lorenza, amputée de ses deux bras. Dans cette œuvre, comme dans l’ensemble de son travail, Böttner s’attache à montrer la puissance et la beauté des corps estropiés, prenant le contrepied de l’invisibilisation et de la désexualisation autrement répandues. Tout proche, sur le mur d’à côté, un petit écran montre une vidéo de la perfor­mance Venus von Milo 2, filmée en 1987 à Munich. Lorenza Böttner y apparaît d’abord immobile, sur un piédestal, drapée comme la Vénus jusqu’à la taille et la peau recouverte d’une fine couche de plâtre. Après quelques minutes, elle interpelle le public : « Que penseriez­-vous si l’art prenait vie ? », puis commence à danser. Incarnant un corps d’abord passif et silencieux, comme la sculpture originale et le pastel voisin, l’artiste lui restitue toute sa puissance et sa vitalité, le faisant passer d’objet de contemplation à sujet agissant, parlant et mouvant.

C’est en intégrant l’école d’art que Böttner prend pour prénom Lorenza, affermissant un peu plus sa résistance au binarisme de genre qu’elle troublait depuis longtemps déjà, si l’on en croit une conversation entre l’artiste et sa mère dans le documentaire Lorenza: Portrait of an Artist, réalisé en 1991 par Michael Stahlberg et diffusé dans l’une des salles de l’exposition. Le film témoigne de l’extrême sensibilité de l’artiste, de sa liberté ainsi que de son désir d’être reconnue et acceptée dans toute sa singularité. Dans une série de 32 portraits, réalisés en 1983 et réunis sur deux murs de la galerie, Lorenza Böttner maquille son visage, en remodèle la pilosité, arrange ses cheveux longs et se vêt de façon à se jouer des frontières de l’identité et des normes et stéréotypes qui les façonnent.

L’ombre du pouvoir normatif apparaît par touches dans l’exposition. On l’aperçoit, par exemple, dans un article de presse dont l’auteur a systématiquement masculinisé le prénom de l’artiste. Dans la version que l’on pouvait voir exposée, chaque occurrence avait été corrigée au stylo, peut-être par Lorenza elle-même. Ce travail de révision, véritable effort de résistance, fait signe vers l’un des effets de l’exposition : sa tenue et sa circulation rectifient l’invisibilisation d’une œuvre importante et interro­gent de fait la façon dont un vaste pan de propositions est occulté par le canon dominant, celles-là mêmes qui ébranlent son socle. La rétrospective de Lorenza Böttner et plus généralement le commissariat de Paul B. Preciado opèrent à ce titre comme un appel d’air admirable et bienvenu.


Fanny Bieth est doctorante en histoire de l’art à l’UQAM et secrétaire de rédaction de la revue Captures.

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]