[Hiver 2022]
Françoise Sullivan, Les années 1970
Par Didier Morelli
Galerie de l’UQAM, Montreal
14.05.2021 — 16.07.2021
Françoise Sullivan, même nonagénaire, continue d’inspirer. Organisée par la Galerie de l’UQAM, Françoise Sullivan. Les années 1970 nous plonge dans les expérimentations pionnières menées par l’artiste québécoise interdisciplinaire dans les années 1970, avec une attention particulière sur ses séjours en Italie. Filmée et photographiée lors de performances dans l’architecture antique de Rome, de la Toscane et de la Sicile, ou maniant l’appareil photo elle-même pour rendre compte de son environnement, l’artiste rapproche sa propre identité conceptuelle, esthétique et politique de celles du mouvement arte povera et de l’Internationale situationniste. Après avoir passé au crible ses archives durant la pandémie de COVID-19 avec l’aide de la commissaire Louise Déry, Sullivan présente des œuvres anciennes jamais vues auparavant aux côtés de pièces plus connues. Faisant appel à la photographie, à la vidéo, au collage, à la performance et à l’écrit, l’exposition repositionne Sullivan comme une des figures nord-américaines majeures de l’art conceptuel et de la performance des années 1970.
Dès l’entrée dans l’exposition, des photographies de Sullivan dansant dans divers décors naturels et architecturaux en Italie annoncent les thèmes généraux : l’artiste faisant un trait d’union entre « art et réalité », explorant le potentiel kinesthésique d’un corps en mouvement et créant un parallèle entre les sites archéologiques européens et leurs mythes. Ces collections de petites reproductions en noir et blanc sont autant d’aperçus précieux d’une pratique incarnée à la fois captivante et foisonnante. Dans une des séries, on voit Sullivan créer un cadran solaire qu’elle forme en dansant, bras écartés au milieu d’un amphithéâtre. Dans un autre ensemble d’images, une gestuelle semblable de projection d’ombre a pour cadre le centre d’un cercle de pierres. Simples, précises et assurées dans leur réalisation tout en conservant une apparence ludique, ces photographies traduisent l’intention de l’exposition d’établir un parallèle entre Sullivan et l’esthétique dépouillée, conceptuellement rigoureuse et ascétique du conceptualisme occidental des années 1970 sans toutefois occulter son flamboiement personnel.
Deux frises de 13 épreuves numériques en photomontage, placées sur les murs principaux de la galerie, sont l’une et l’autre au cœur de Françoise Sullivan. Les années 1970. La première, d’un peu plus de quatre mètres de long, montre Sullivan se glissant entre d’imposantes colonnes doriques du Tempio di Ercole à Rome. Réalisées à l’origine par David Moore en 1976, les photographies en noir et blanc ont été tirées à nouveau et organisées en une séquence répétitive qui donne d’autres dimensions de temps et d’espace à l’action initiale. Dans cette nouvelle installation de l’œuvre, qui ressemble à un morceau de pellicule, Sullivan puise concrètement dans l’architecture de la tholos – un temple grec circulaire entièrement ceint d’une colonnade – pour transformer sa propre énergie cinétique en élément de structure du bâtiment. En réorchestrant des images d’archives d’elle marchant d’un pas alerte entre les portiques, Sullivan se fond dans la composition physique et l’historicité du site. Ce geste rappelle les déambulations psychogéographiques des situationnistes, un groupe que Sullivan a fréquenté en Italie avec sa famille ; des instantanés dans l’exposition la montrent en compagnie de Gianfranco Sanguinetti et Guy Debord. Si la frise du Tempio di Ercole met en relief des talents passés de performance en écho à l’environnement bâti, elle témoigne aussi de la perspicacité bien actuelle de l’artiste dans la reconception de ses propres archives comme matière première malléable.
Les intérêts politiques de Sullivan prennent le devant de la scène dans une salle consacrée à son travail de documentation du thème des graffitis en Italie. Graffiti (1976–2021) est un film Super-8 muet en couleur qui inventorie les aspects d’une époque sociopolitique tumultueuse de ce pays européen en tant qu’expressions de contestation ornant l’architecture des villes, grandes ou petites. Les slogans, caricatures et peintures publiques des mouvements féministes, marxistes et autres deviennent un vocabulaire visuel et conceptuel que l’artiste reconvertit dans ses propres vidéos de performances. Dans Io sono mia / I Am My Own / Je suis à moi-même (v. 1976), on la voit tracer les mots du titre sur une plage de sable tandis que les vagues se répandent inlassablement sur le rivage et effacent les lettres. Travaillant avec l’écrit et les éléments naturels, Sullivan se sert de son corps pour marquer le paysage dans un geste éphémère à la fois poétique et inscrit dans les traditions des performances enregistrées des années 1970.
Dans une vidéo en noir et blanc intitulée Promenade à Greve in Chianti avec mes quatre garçons (1975), Sullivan entraîne ses fils dans une déambulation librement chorégraphiée à travers Greve. Cette œuvre, accompagnée de Maison aux ouvertures bloquées (1977), série de photomontages à la beauté délicate d’éléments architecturaux obturés en Europe, rappelle d’autres créations qu’elle a produites au Québec au cours de la même période. La dernière pièce présentée, Et la couleur revient (v. 1978), est une vidéo de quinze minutes de l’artiste brossant graduellement des rectangles de couleurs primaires vives sur des journaux pliés, les uns après les autres, avant de se mettre à appliquer de la peinture sur ses mains et bras. Ce travail par processus, filmé sur un plancher d’atelier ou de cuisine carrelé à Montréal, nous fait remonter à l’époque de l’art corporel où les artistes de performance repoussaient les frontières disciplinaires en intervenant dans la matérialité des techniques traditionnelles avec leur propre physicalité. Clôturant Françoise Sullivan. Les années 1970, l’œuvre rappelle l’esprit novateur et l’importance historique de Sullivan et constitue un autre témoignage de l’intemporalité de son legs et de sa pertinence. Traduit par Frédéric Dupuy
Les recherches de Didier Morelli portent sur la relation entre l’environnement bâti et la dimension kinesthésique des corps en performance. Auteur, critique culturel et artiste en arts visuels installé à Montréal, il a récemment publié ses travaux dans l’Art Journal, la Canadian Theatre Review, Esse et TDR: The Drama Review. Il termine actuellement un doctorat en Études de la performance à la Northwestern University à Chicago, en Illinois.
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]




