Catherine Bodmer, Synonymes — Emmanuelle Choquette

[Hiver 2022]

Catherine Bodmer, Synonymes
Par Emmanuelle Choquette

Galerie B-312, Montréal
7.05.2021 — 23.06.2021

Ancrée dans un long processus de recherche, l’exposition Synonymes témoigne de plusieurs séjours de résidence effectués par Catherine Bodmer à Mexico, entre 2010 et 2018. Alliant photographie et texte, le corpus déployé dans les deux salles de la Galerie B-312 aborde la relation que l’artiste a développée au fil du temps avec un lieu particulier : un marché de plantes au cœur du Viveros, parc public et pépinière municipale, situé dans le quartier de Coyoacán. À travers les œuvres, on découvre un aperçu de ce marché généreux, où se succèdent de multiples kiosques qui abritent des serres contenant des fleurs, plantes et arbres en pots, de même que de la tourbe et d’autres articles pour le jardinage.

Les pièces de la grande salle s’agencent comme des variations sur le sujet central, fonctionnant dans une relation synonymique. D’entrée de jeu, une projection vidéo au plancher ainsi qu’un assemblage sculptural d’une série de mots superposés évoquent une expérience exaltée d’une nature luxuriante et abondante1. Parallèlement, les œuvres photographiques reprennent le motif du jardin comme une manière d’organiser le vivant en une collection idéalisée, parfois même utopique. On l’observe dans la série Viveros (nuancier), présentée sur une longue tablette au mur, qui comprend six assemblages de deux photos, l’une de format moyen et l’autre plus petite, posée devant la première. Les deux images sont séparées par une vitre, qui forme une sorte d’écran, rappelant les parois des serres. Dans cette séquence, les images dévoi­lent les points de vue du client vers le kiosque, mais aussi celui de l’employé, depuis l’arrière-boutique. Le traitement en camaïeu évoque des lieux baignés d’une lumière colorée, dans une ambiance onirique. Avec un geste subtil qui reprend cette idée, l’artiste a également recouvert les fenêtres de la galerie de films d’acétate vert et rose, attirant l’attention sur la lumière qui les traverse.

En face de cette série, une image de grand format se déploie dans un langage pictural plus affirmé par les manipulations de l’artiste. La superpo­sition en transparence des textures de gazon, des motifs floraux, des formes géométriques des pots, des lignes tracées par les structures architecturales confère à l’image une qualité presque vibratoire. Le choix d’évacuer la couleur, de même que l’impression mate sur un support collé directement au mur évoque le dessin, comme si l’artiste s’était affairée à tracer le passage du temps au fusain. En bordure de la photo, un nuancier révèle les couleurs originales, faisant référence au processus de transformation et de composition de l’image.

Dans ce projet, Bodmer s’intéresse non seulement à l’espace, mais aussi à ceux qui l’habitent et l’animent. À son approche photographique documentaire, elle ajoute une dimension de discussion avec les responsables des locaux. Au fil de conversations enregistrées, l’artiste recueille les propos de Laura, Alberto, Humberto, Gabriel, Samantha et Óscar, commerçants qui exercent ce métier de génération en génération. Des extraits sont imprimés sur des cartons disposés sur une tablette de manière à être manipulés par les visiteurs. Cette collection de témoignages relate la multiplicité des relations possibles avec ce lieu. À la lecture, on découvre que même si ce travail s’est imposé pour certains par la nécessité, le respect de la tradition familiale demeure néanmoins fondamental. La belle présentation, le soin méticuleux apporté aux plantes, la maîtrise des savoirs botaniques, l’art de la communication avec les clients, tout cela s’inscrit dans un attachement envers le métier. Parallèlement, la pression des systèmes économiques dominants met en exergue la résistance et la résilience avec laquelle les petits commerces locaux et familiaux doivent opérer pour survivre. Cela ne se fait pas sans certaines contraintes, alors que plusieurs citations soulignent les sacrifices et les compromis à faire ; laisser tomber les études, renoncer à d’autres carrières, etc.

À travers toute l’exposition, Bodmer utilise la stratégie de l’accumulation de couches pour mettre en scène une tension entre le lisible et l’illisible, entre le ressemblant et le dissonant. Dans la petite salle, les six premières photographies de la série jouent dans ce registre où le point de vue sur les kiosques a priori d’apparence frontale révèle, dans un deuxième temps, une superposition complexe de plusieurs clichés. Cette manipulation numérique évoque une succession d’arrêts sur image, comme un assemblage de fragments qui forme le souvenir d’un lieu à divers moments. La dernière image de la série pousse plus loin cette idée, alors que les multi­ples strates s’additionnent parfois jus­qu’au noir, créant une image énigmatique. Le traitement que fait Bodmer des images nous absorbe en même temps qu’il évoque la réalité des personnes à qui ces espaces ont été confiés ; elles en sont à la fois gardiennes et captives.

1 «Le jardin exalté» d’Henri Michaux fait partie des sources d’inspiration de l’artiste, selon ses propos recueillis lors d’un entretien en juin 2021.

 


Emmanuelle Choquette est auteure, chercheuse et commissaire. Elle détient une maîtrise en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal. Dans ses recherches, elle se penche sur l’articulation des espaces politiques, institutionnels et performatifs au sein de pratiques installatives qui génèrent un regard critique sur les formats de l’exposition. Elle s’intéresse également aux manières dont les artistes s’approprient l’archive comme lieu de résistance.

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]