[Hiver 2022]
Carlos Ferrand Zavala, Resistencia. Perú, 1970–1975
Par Alexis Desgagnés
SBC, galerie d’art contemporain, Montréal
4.09.2021 — 23.10.2021
Lauréat de la Bourse de carrière Michel-Brault du Conseil des arts et des lettres du Québec en 2015, Carlos Ferrand Zavala s’est principalement fait connaître en tant que réalisateur, scénariste et directeur photo. Parmi les derniers films qu’il a signés, mentionnons 13, un ludodrame sur Walter Benjamin (2017), un essai documentaire très personnel explorant la pensée du philosophe allemand. Plus récemment, dans Jongué, carnet nomade (2019), l’artiste montréalais d’origine péruvienne plongeait dans l’œuvre du photographe et écrivain Serge Emmanuel Jongué (disparu en 2006) avec un portrait abordant les thèmes de l’identité, de l’altérité et du métissage, communs à la démarche des deux créateurs. L’exposition Resistencia. Perú, 1970–1975 revisite un ensemble de photographies et de films qu’a produits Ferrand à l’aube de sa carrière, au moment où il rentrait au Pérou après un passage à l’Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion à Bruxelles1.
À l’époque, le gouvernement révolutionnaire de Juan Velasco Alvarado procédait à une vaste réforme agraire, qui a entraîné l’expropriation de plusieurs possédants, pour redistribuer leurs terres aux classes défavorisées, notamment aux Autochtones. Provenant d’un milieu privilégié, Ferrand s’est dès lors intéressé à l’existence de ses compatriotes moins nantis, que ce soit par des projets artistiques personnels ou pour le compte d’organismes gouvernementaux faisant la promotion de cette réforme. C’est dans ce contexte que l’exposition nous plonge, à travers deux séries de photographies et quatre films reflétant les préoccupations sociales qui animaient alors l’artiste – préoccupations partagées par les camarades avec lesquels il signe certaines œuvres ici rassemblées – et qui préfiguraient en quelque sorte les développements ultérieurs de sa démarche.
Dans Resistencia. Perú, 1970–1975, Ferrand dirige son attention, entre autres, sur diverses manifestations de l’économie parallèle péruvienne – mentionnons les activités de groupes de mécaniciens ou la déambulation de porteurs de marchandises des films Mecánicos piratas de Lima (1973/2021) et (sans titre) (1974). Il se penche sur les conditions de vie des classes défavorisées de son pays – notamment en photographiant l’occupation illégale du district de Villa El Salvador ou encore le quotidien des Rojas, cette famille d’origine quechua avec laquelle l’artiste a vécu pendant deux ans dans une maison du bidonville de La Campiña. Le film Niños del Cusco (1974), qui évoque directement les politiques agraires du gouvernement Velasco, met en scène une bande d’enfants devant travailler pour soutenir financièrement leurs proches. Enfin, le film Cimarrones (1975/1982), seule œuvre de fiction ici diffusée, délaisse le registre documentaire pour raconter une histoire d’esclaves afro-péruviens inspirée par le genre du western, récit qui dénote une posture résolument anticoloniale.
Plusieurs des œuvres composant l’exposition, peu montrées auparavant, ont été réarticulées pour l’occasion, notamment avec la complicité de la commissaire Zoë Tousignant. Pour elle, cette collaboration poursuit de manière cohérente ses précédents projets, qui portaient généralement sur l’histoire de la photographie québécoise ou sur la production de nombreux photographes contemporains. Le dialogue au cœur de la proposition pensée par Tousignant et Ferrand participe de la nécessaire reconnaissance de son travail photographique, travail en quelque sorte redécouvert en 2011 par la mention, dans la publication The Latin American Photobook d’Horacio Fernández (Aperture, 2011), du livre Occidental y cristiano. Édité au Pérou en 1971, celui-ci regroupait des images de la famille Rojas faites par l’artiste.
Les œuvres présentées dans Resistencia. Perú, 1970–1975 attestent d’un contexte politique particulier, dans lequel elles ont été réalisées. En cela, elles sont investies d’une puissante valeur de témoignage. Mais elles procèdent surtout, au-delà de ces conditions de production, d’un ton parfois presque propagandiste, d’une vision artistique sincère et d’un grand humanisme. Que ce soit lorsqu’il utilise à répétition le motif du porteur de marchandises ou lorsqu’il pose son objectif sur les Rojas, Ferrand observe toujours son entourage avec un regard empreint d’une réelle affection pour le genre humain, laquelle est manifeste dans l’ensemble des projets de l’artiste. Sa sensibilité esthétique, notamment traduite par l’emploi de procédés plastiques comme la surexposition (Cimarrones) ou le bougé (Niños del Cusco), est également à même d’engendrer de véritables moments d’épiphanie visuelle.
Artiste et auteur, Alexis Desgagnés vit à Montréal. Il enseigne l’histoire de l’art au collégial. Il est l’auteur des livres d’artiste Banqueroute (2016) et Ammoniaque (2021), publiés aux Éditions du Renard.
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]



