Martin Désilets, Les tableaux réunis — Yannick Marcoux

[Hiver 2022]

Martin Désilets, Les tableaux réunis
Par Yannick Marcoux

Musée d’art de Joliette
19.06.2021— 6.09.2021

Dans un vers de L’art poétique, Nicolas Boileau nous faisait une suggestion devenue célèbre : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Il semble que vingt fois, ce soit bien peu pour Martin Désilets qui, depuis 2017, a entrepris de photographier, puis de superposer numériquement, toutes les œuvres modernes et contemporaines des musées qu’il visite. Cette saisie effrénée s’inscrit dans le cadre de son projet Matière noire, où chaque centaine d’œuvres superposées constitue un « état ».

L’exposition Les tableaux réunis du Musée d’art de Joliette (MAJ) réunissait trois séries d’œuvres de l’artiste Martin Désilets. En plus de Matière noire, on y retrouvait son plus récent projet, né d’une résidence au MAJ, qui reprenait la même démarche, s’appliquant cette fois à photographier les œuvres de la collection permanente du musée.

La troisième série se greffait à l’exposition, Lieux-monuments, composée de photographies que l’artiste a réalisées en pointant un boîtier photographique numérique, employé sans lentille, vers des lieux emblématiques de trois villes. Distincte des deux premières dans son esthétique, cette série, par la parenté de la démarche, alimentait la boucle discursive des œuvres exposées.

Œuvres-somme. Matière noire est le résultat d’un travail systématique. Dans ces « états », des œuvres s’entassent par centaines, superposées les unes aux autres dans une approche radicalement revisitée de l’archivage. Les œuvres innommées sont là, sous nos yeux, dans un palimpseste qui conserve jalousement les strates de ses écritures antérieures.

La somme de ces œuvres désincarnées est avalée. Au centre des « états » se déploient le rappel de cadres aux contours flous, une apparence de traits de fusain aux angles mille fois répétés, parfois l’éclaircie de quelques ondées sépia et un noyau atomique opaque qui, en se diffusant, retrouve une telle clarté qu’il en vient parfois à se confondre aux murs du musée.

La photographie n’est plus une trace qui vient redoubler le réel, mais un corps impermanent et hypnotique. De cette géométrie rectangulaire naît une prison affective, une œuvre-somme qui nous aspire en elle, dans les formes que notre esprit y projette. Or, plus encore que la somme d’un tout, Désilets convoque ce premier contact tant de fois renouvelé où le spectateur, avec sa poignée d’affects et d’expériences, rencontre une œuvre
et le poids de sa culture. Devant ces « états », chaque fois, une question : que reste-t-il de tout ça, finalement ?

Dessine-moi un mouton. Les photo­graphies de Lieux-monuments n’ont pas la même charge hypnotique, ni la beauté mystérieuse et dense de Matière noire. De la captation de lieux iconiques de Montréal, New York et Bâle, ne reste qu’une couleur éclatante plane, égratignée d’un trait ou d’une courbe, témoignant du parcours de la lumière dans l’appareil photographique.

Les non-images qui en résultent nous invitent à considérer ces lieux par-delà leur caractère spectaculaire, refusant d’alimenter la surconsommation de leur reproduction photographique. Plutôt, Désilets exploite les mésusages de l’appareil et remonte le long des mécanismes à l’origine de l’image, afin de bouleverser la triade sujet-photographe­spectateur. Le photographe ne s’efface plus derrière son sujet, mais s’y inscrit, livrant quelques traces de son passage. À l’instar des autres séries qui invisibilisent, par l’accumulation, des œuvres célèbres, les lieux-monuments sont ici relégués. En résulte une expérience, insécurisante et abstraite, mais fina­lement, peut-être plus vivante que le grand leurre d’une photographie qui capte le réel.

Impermanente mémoire L’artiste s’est amusé avec la collection permanente du MAJ et, suivant la démarche de Matière noire, a photographié et superposé toutes ses œuvres, les divisant en quatre genres : nature morte, paysage, portrait et abstraction. Chacune des quatre photographies qui en résultent – ou œuvres-somme – reprend les dimensions exactes d’une œuvre de la collection permanente et, plus amusant en­­­core, remplace celle-ci dans l’exposition.

Au cœur de la collection permanente surgissent ainsi les œuvres de Désilets, dissonantes, saturées de noir ou de blanc. Du portrait, plus singulier que les autres, émerge une apparente fumée, comme si la juxtaposition effrénée des tableaux y avait mis le feu.

Le jeu prend ici une nouvelle tournure puisque, au contraire de Matière noire, l’artiste nomme les tableaux substitués. Leur évocation vient dialoguer avec la somme des œuvres ravalées, créant un paradoxe instantané : même absente, l’œuvre est incarnée. Voilà qui n’est pas sans rappeler le célèbre Monument invisible de Jochen Gerz, dissimulé sous des pierres à Sarrebrück, et qui s’incarne dans son évocation.

En intervenant dans la collection permanente, Désilets, à l’instar de Gerz, nous invite, peut-être, à participer à l’œuvre elle-même et, incidemment, à la mettre au monde. Ses œuvres-somme seraient alors, plutôt qu’une forme monumentale de la mémoire, un aveu d’incomplétude, une force mouvante et organique où greffer, encore et encore, de nouvelles œuvres.


Yannick Marcoux collabore à plusieurs magazines, blogues, quotidiens et revues, en tant que prosateur, poète, critique littéraire et chroniqueur. Deux fois finaliste aux prix littéraires de Radio-Canada (volets récit et poésie) et lauréat du prix de la nouvelle Pauline-Gill (2016), il a publié, en 2021, L’horizon des phares (Hamac), son premier recueil de poésie.

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]