Anne-Marie Proulx, Le Jardin d’après — Élisabeth Recurt

[Hiver 2022]

Anne-Marie Proulx, Le Jardin d’après
Par Élisabeth Recurt

Paris, Éditions Loco, 2021, 192 p.

Librement inspiré d’un roman d’Anne Hébert1, le livre photographique d’Anne-Marie Proulx se compose de cent vingt-cinq photographies (appareil argentique 35 mm et téléphone) noir et blanc et couleurs, de répliques de pièces de théâtre (jouées par le personnage principal du roman, Flora Fontanges) et d’un extrait de Premier jardin. Les deux livres ont la même apparence (à l’exception de la couleur du bandeau encadrant la page couverture). Le jardin d’après a été préalablement présenté en installation photographique aux Espaces F de Matane en 2020.

Proulx se distingue par la création d’univers poétiques explorant l’ambiguïté des liens que nous tissons avec notre environnement, ce qui la prédestinait à cette interprétation du roman d’Hébert. L’afflux mémoriel incontrôlable qui envahit le personnage de Flora Fontanges lors de son retour dans sa ville natale, sciemment quittée des années auparavant, provoque un jeu équivoque entre recherche indicielle et déni du passé.

Saisir l’essence de ce roman aux multiples temporalités est le pari gagné par Anne-Marie Proulx : elle donne ici un second souffle à l’œuvre et sa vision elliptique laisse à l’observateur sa part d’imaginaire. Dans le roman, la ville n’est jamais nommée, ce qui nous laisse l’initiative d’une construction d’identité que Fontanges peine à former elle-même. De retour pour jouer un rôle dans une pièce de Samuel Beckett, elle s’y révèle en personnage multiple, formé de bribes de sa jeunesse et de ses rôles tenus au théâtre. Son enfance déjà fragmentée, les personnages de ses pièces et ceux qui ont marqué la petite et la grande histoire de la Nouvelle-France sont convoqués tour à tour et font de ce roman une œuvre polyphonique dont Proulx investigue instinctivement la dualité : celle des parts réelles et fictives du personnage principal, des éléments antinomiques de l’être et du paraître, du passé et du présent, de l’acceptation et de la fuite. Les sujets autant que les moyens formels choisis par Proulx permettent cette subtile évocation des contraires et dessinent habilement le paysage.

Captant principalement des éléments naturels (motifs de végétation dont on parvient presque à sentir les effluves), quelques-uns matériels (tels des pans de mur, une poignée de porte, des clôtures, le seuil d’une maison, de l’asphalte mouillé) et un minimum de présence humaine, Proulx privilégie les cadrages serrés, nous interdisant le plus souvent la possibilité de situer le sujet dans son environnement, se délestant ainsi d’une part indicielle du lieu. L’artiste se concentre plutôt sur la caractérisation du sujet par le rendu d’un relief, d’une texture, d’une luminosité, ce qui révèle l’esprit même du lieu. Ce rapprochement du sujet interroge celui que Fontanges se plaît à fuir, jusqu’à ne plus pouvoir le nier et faire face au réel, au passé. Proulx capte l’essence de confusion vécue par la protagoniste du roman en usant d’un procédé de brouillage (qui par­vient même à évoquer un mouvement) ou d’assombrissement, selon les photographies : échos de l’inconfortable position d’une personne ayant effacé ses souvenirs alors qu’ils tentent de se réapproprier son existence présente. Proulx sonde cette difficulté à se faire une image claire du territoire, qu’il soit mental ou physique, ce qu’elle proposait déjà dans l’installation Nuit des longs jours (2015), composé de paysages obscurs. On pense à la phrase de Beckett que déclame Fontanges : Je suis nette, puis floue, puis plus, puis de nouveau floue…. Alors que le brouillage opéré par Hébert au cours de sa narration est induit par des points de vue et foca­lisations multiples, reflétant l’identité plurielle de Fontanges, Proulx, par la photographie de pages arrachées du roman et le choix des répliques citées entrecoupées de photographies, parvient à dévoiler l’esprit d’errance du personnage. Autres stratégies de traduction de la discontinuité narrative du roman, de cette difficulté à accéder au réel : les interstices photographiés (ainsi les craquelures d’asphalte, de paroi murale, de glaces) et les super­positions (neige recouvrant des roches, grillage sur un mur).

Proulx excelle dans ce travail de dévoilement/dissimulation alliant éléments textuels et plastiques. Le texte est omniprésent dans ses explorations, qu’il soit écrit ou non (on pense à la relation intime entre oralité et territoire dans l’installation Les falaises se rappro­chent, 2017–2018). Travaillant souvent avec des archives, des extraits de romans, des journaux, l’artiste trace sa voie, utilise sa voix pour se faire témoin de la fragilité des liens entre la présence humaine et la force territoriale.

1 Le premier jardin, Paris, Éditions du Seuil, 1988.

 


Élisabeth Recurt est critique d’art, professeure au collégial (histoire de l’art, arts visuels), chroniqueuse culturelle à la radio de CIBL, collaboratrice de longue date pour des revues telles qu’ETC et Espace art actuel. Elle a aussi une pratique de l’écriture fictive (poésie, nouvelles, récits).

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]