Valérian Mazataud, liwa mairin, la femme de l’eau — Serge Allaire

[Hiver 2022]

Valérian Mazataud, liwa mairin, la femme de l’eau
Par Serge Allaire

Montréal, à compte d’auteur, 2021, non paginé

Le dernier ouvrage de Valérian Mazataud nous plonge dans une aventure chez les habitants de l’îlot Bobel, un gros rocher émergeant de la mer des Caraïbes à 50 kilomètres au large de la côte de La Mosquita, une des dernières régions sauvages de la planète.

Les Miskitos du Honduras et du Nicaragua qui habitent cet îlot sont consi­dérés comme les meilleurs plongeurs d’Amérique centrale et sont re­­­c­rutés par des entreprises de pêche honduriennes pour récolter des langoustes, des concombres de mer ou des conques destinés aux marchés nord-américain ou asiatiques. Un commerce très lucratif qui génère plusieurs millions pour ces sociétés.

Depuis plusieurs années, cette pêche systématique épuise les fonds marins, ce qui oblige les plongeurs à descendre toujours plus bas au risque de leur vie. Ils sont ainsi forcés de chercher leur butin à plus de 40 mètres, une profondeur dangereuse pour la santé. Dans des conditions de travail misérables, en raison notamment d’un équipement souvent désuet, plusieurs en sortent handicapés ou meurent en bas âge.

Entre 2015 et 2016, pour vivre l’expérience de ces plongées, Valérian Mazataud a accompagné les Miskitos dans l’eau et en a tiré quelques photo­reportages. Aujourd’hui, dans un livre photographique publié sous le titre liwa mairin, la femme de l’eau, il propose un vibrant témoignage de l’existence le plus souvent funeste de cette population. Le titre ici se réfère à la légende de liwa mairin, une sirène miskito, tout autant déesse que démon, qui veille sur les mers, les océans, et punit ceux qui abusent de ses trésors.

La publication révèle une nouvelle approche chez ce photographe associé au photojournalisme et au photore­portage. À la différence de son premier ouvrage, Le plan (2020), consacré aux Habitations Jeanne-Mance, un ensemble de logements sociaux observés selon le style documentaire classique du photoreportage, il privilégie cette fois une approche poétique. Comme il aime le décrire lui-même, ce livre est à mi­chemin entre le conte, le documentaire et la poésie. La dimension documentaire est confiée aux textes : un premier, intégré à la publication, propose un récit du mythe de liwa mairin, tandis qu’un second, sous forme de tiré à part, présente une perspective critique de la réalité géographique de l’île, de l’activité des pêcheurs, de leurs conditions de vie misérables, du travail exploité et de l’économie sauvage à laquelle est soumise cette pêche. Mazataud dirige ainsi l’attention sur les images, sans légendes, ce qui laisse toute la place à l’interprétation subjective du lecteur. Il a voulu livrer son expérience intime de ces événements, son ressenti, plutôt que l’information propre au photoreportage.

Une à une, les images évoquent les temps forts de la vie quotidienne de ces plongeurs, leurs conditions de travail, au moyen de quelques portraits, paysages et natures mortes, afin de restituer l’atmosphère dans laquelle s’effectuent les tâches de ces hommes. Les plans rapprochés, au cadrage très serré, nous introduisent dans l’intimité des pêcheurs. Toutes dans des teintes de bleu, les photographies évoquent l’univers marin, souvent rehaussées par de forts contrastes de rouge ou d’orangé, qui exaltent la luminosité de l’indigo profond.

D’entrée de jeu, le premier cliché nous introduit à la dimension dramatique du travail, à ses conséquences.

Un jeune homme, les mains posées de part et d’autre de sa bouche pour former un porte-voix, regarde à travers le hublot d’une chambre hyperbare. Une tentative de communication, de rapprochement avec son frère victime d’un accident de pêche, pour lui apporter un peu de réconfort. C’est une image tragique, qui donne le ton à l’ensemble de l’album, notamment dans les portraits consacrés aux pêcheurs jeunes et vieux. Tout au long du livre, la mort rôde.

En feuilletant l’ouvrage page après page, comme autant de fragments, autant de moments d’intensité, nous sommes plongés dans l’atmosphère à la fois sombre et lumineuse du milieu de vie des nageurs et de l’expérience intime de l’artiste.

Photographe de la couleur, Mazataud porte un soin particulier aux qualités chromatiques tout autant qu’à la composition de ses illustrations, qui nous apparaissent souvent comme de véritables petits tableaux. Certaines photos, particulièrement celles des genres paysage et nature morte, sacrifient l’information contextuelle au profit de l’abstraction. Comme une pause, un silence, elles atténuent la dimension tragique des conditions de vie et de travail des habitants de l’île Bobel.


Serge Allaire a enseigné au département d’histoire de l’art de l’UQAM. Commissaire indépendant et chercheur en histoire de la photographie, il a collaboré comme auteur auprès du Mois de la Photo à Montréal, puis auprès de nombreuses publications spécialisées en photo. Plus récemment, il s’est consacré à la diffusion et au rayonnement du livre photographique québécois ici et en France.

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]