Prendre fin, de Sarah Boutin

[9 décembre 2021]

Par Louis Perreault

Prendre fin1 n’est pas, à proprement parler, un livre photographique. Il tient davantage du journal de création ou du livre d’artiste. Il est à la fois habité par la poésie et la réflexion philosophique, en plus de présenter un corpus photographique, des saisies d’écran montrant diverses images de recherches et des dessins produits par l’autrice. On y découvre une démarche artistique, sans que sa présentation ne soit didactique ni qu’elle prenne la forme traditionnelle d’un mémoire de création. En somme, c’est un livre qui reconnaît, dans le processus de recherche caractéristique à tout artiste, un matériau brut ayant en lui-même une valeur signifiante. Le processus y acquiert le statut d’œuvre et les questions soulevées agissent comme des fenêtres ouvertes sur les images, les métaphores et les symboles.

En traversant le livre de couvert à couvert, le lecteur va à la rencontre d’une pensée à propos de la discontinuité. « Qu’est-ce qui naturellement prend fin ? », se demande l’artiste. Inspirée par la botanique, par les relations qu’elle entretient avec ses proches et dont elle cite quelques échanges, ainsi que par le flux continuel de la vie dont elle épie les moindres brèches et fractures, Sarah Boutin nous invite à la suivre au fil de ses observations et de sa création, qu’elle formule dans un style simple, lumineux et sensible. Par exemple, elle dit : « Dans le processus de bouturage, c’est par la reconstitution des organes manquants que la pousse prélevée de la plante mère est susceptible de régénérer une plante entière. » Ainsi, se demande-t-elle : « Comment transmettre à partir de ce qui est terminé ou omis ? » Une rupture amoureuse, le deuil, les blessures qui arrêtent un processus et même la coupe des cheveux sont autant de manifestations qui offrent une occasion de reconnaître que l’interruption génère la nouveauté et peut donc être source de création.

Bien que quelques images ponctuent les textes en début de livre, c’est à mi-chemin de la lecture qu’on entre dans la proposition photographique de l’artiste. D’abord, une sorte de paquet emballé dans un linge s’ouvre progressivement sur quelques pages, révélant des plaques de plâtre d’un blanc immaculé. Suivent des photographies montrant cette surface éclatante immergée dans l’eau, ou sur laquelle sont déposés différents éléments de la nature, comme le sable et les plantes. Les plaques deviennent ainsi les canevas sur lesquels la nature dépose « ce qui sèche, craque, tombe ». Autant dans l’écriture que dans la photographie, Sarah Boutin cultive « une disposition » lui permettant de recevoir ce qui, par les failles du vivant, se disperse sous ses yeux attentifs, curieux et, surtout, disponibles. Une proposition toute simple qui s’avère riche et inspirante.

À la toute fin du livre, on découvre un entretien avec l’artiste, mené intelligemment par Andy Maple, co-fondatrice de Pièce jointe, cette nouvelle maison d’édition fort prometteuse qu’elle a imaginée avec l’artiste Alex Pouliot. Si la recherche était jusqu’ici présentée de manière expérimentale et morcelée, l’entretien offre une réflexion qui structure les impressions et fragments recueillis par le lecteur dans les pages précédentes. Au final, on referme Prendre fin l’esprit nourri par le charme de la création, qui nous est ici présenté non pas sous l’angle de la finalité de l’œuvre, mais au travers de la matérialité et de la sensibilité qui animent toute forme de recherche, d’expérimentation et de tentatives.

1. Pièce jointe, Montréal, 2021, 126 pages, 13,4 x 20 cm, reliure allemande, piecejointeeditions.com/