Chrysalises, de Guillaume Tomasi

[14 décembre 2021]

Par Louis Perreault

Certains événements transforment nos vies en y laissant les marques indélébiles de leur passage. L’habituel et le commun ne sont alors plus ce qu’ils étaient et les êtres qui nous entourent sont soudainement éclairés par une nouvelle lumière. Nos vies sont des textes fortement ponctués dont le dénouement est soumis aux perpétuels soubresauts du hasard et aux chocs continuels que provoquent les rencontres. Mais change-t-on vraiment, ou sommes-nous plutôt soumis à un lent processus de transformation se déployant sur une échelle à peine perceptible ? Voilà une question qui nous habite après la lecture du livre méditatif Chrysalises1, du photographe Guillaume Tomasi.

Dans un petit cahier rose, collé à la troisième de couverture, treize courtes lettres offrent un complément à la séquence des photographies du livre. Cette insertion inhabituelle pique la curiosité et nous voilà plongés au cœur de la proposition de l’artiste. On y lit les témoignages d’autant d’individus relatant un moment ayant provoqué un changement significatif dans leur perception du monde. Que ce soit la mort d’un proche, l’expérience d’une injustice sociale ou le passage de l’enfance au monde adulte, chacune des lettres sert à défendre la thèse des moments charnières que Tomasi souhaite exprimer dans son œuvre visuelle.

Le corpus de photographies est habité, pour sa part, par une certaine nostalgie. Quelques personnages anonymes peuplent la séquence, sans que nous puissions toutefois les relier précisément aux témoignages des lettres. Or, on peut quasiment entendre la réflexion de cette jeune femme enceinte, photographiée près d’une fenêtre, pour qui la vie sera à jamais transformée par la naissance d’un enfant. Il est plus difficile de deviner les pensées de celui qu’on retrouve plus loin, apparaissant en silhouette dans une lumière tamisée par des volets de fenêtre fermés. Toutefois, sa posture et son regard tourné vers le hors-champ suggèrent clairement l’introspection et le silence de la réflexion. D’ailleurs, chacun des sujets vers lesquels se tourne l’objectif de Tomasi semble vivre dans une sorte de moment figé, silencieux et baigné d’une lumière somptueuse qui emplit l’espace dans lequel on plonge le regard.

Qu’est-il advenu de l’amour de Mela et Rick, qui gravèrent en 1996 le témoignage de leur amour sur l’écorce d’un érable rouge et que Tomasi photographia quelque vingt années plus tard ? Quels sont les espèces qui repousseront dans cet espace forestier venant de subir une coupe ravageuse et vers lequel Tomasi tourne également son appareil photographique ? Quel sort attend cette église de village qu’on aperçoit dans la brume du matin ? Et ce modeste jardin de fleurs, qu’on retrouve à la toute fin de la séquence, fut-il planté en mémoire d’un être cher récemment décédé ou est-il plutôt le signe encourageant de l’embellissement à venir d’un terrain autrement négligé ? La beauté de Chrysalises repose sur ce sentiment de flottement que l’on ressent en feuilletant les pages du livre. Clairement, Tomasi s’intéresse au pouvoir d’évocation des photographies et s’il puise dans le réel le matériau brut de son travail, c’est son réinvestissement dans la métaphore et le symbole qui rend la lecture de l’ouvrage si séduisante.

La sobriété de la conception graphique, qui laisse toute la place aux photographies, dénote, au final, toute la confiance que l’artiste témoigne envers son médium. Aucune liste descriptive, aucun texte explicatif, aucune légende : seulement une suite d’images et une série de lettres. Ces photographies centrées, entourées du blanc immaculé d’un papier mat et déposées sur la page par les jets d’encre d’une impression impeccable, donnent forme à un monde insoumis qui n’a guère de patience pour l’immobilité et la stabilité.

1. Autoédité, 88 pages + 16 pages, 24 x 30 cm (livre) ; 10 x 15 cm (livret), reliure cousue-caisse, estampage, 2020, guillaumetomasi.com/book/chrysalises/