Sokohi, de Moe Suziki

[30 août 2022]

Par Louis Perreault

En tournant la couverture cartonnée de Sokohi, qui glisse aisément sur les anneaux métalliques de la reliure, on découvre le recadrage serré d’une photographie d’archive montrant l’œil d’un jeune garçon. La couleur sépia et les quelques traces de poussière sur le tirage plongent le lecteur dans une époque assez lointaine, de laquelle il remonte le fil du temps à mesure que la séquence des images se déploie sous ses yeux. Cet enfant, que nous suivrons jusqu’à un âge vieillissant, est le protagoniste de ce livre intimiste, dans lequel l’artiste japonaise Moe Suzuki évoque le parcours de son père vers la cécité, aux prises avec un glaucome l’amenant vers « l’ombre des profondeurs1 ».

Moe Suzuki, Sokohi, Chose Commune, Marseille, 2022, 25,7 x 18,2 cm, 150 pages

Constitué de photographies issues des archives familiales ainsi que d’images captées par son père ou par elle-même, le livre de Suzuki invite à la méditation, alors que défilent sous nos doigts les pages imprimées jusqu’aux fonds perdus. Le livre présente des images délicates où fuse une lumière vacillante, éclairant par soubresauts quelques scènes en contrejour ou s’éteignant doucement sur le motif des pommiers en fleurs. Au travers de ces détails de la nature et de la ville, le lecteur se familiarise avec le garçon des premières pages, devenu un homme et un père, posant affectueusement avec sa fille qu’il accompagne dans les moments furtifs de la vie de tous les jours. On le retrouve tantôt photographié dans la lumière dure d’un flash incontrôlé, tantôt portraituré par sa fille devenue photographe, fort probablement sensibilisée par son métier à la dimension essentielle de la vue dans l’expérience que l’on fait du monde. Tetsuichi Suzuki, l’homme dont il est ici question, aura passé une grande partie de sa vie entouré d’écrits et de livres, fort d’une carrière de près de trente ans dans le milieu de l’édition. La photographie, le découvre-t-on aussi par l’entremise d’un court texte de Moe Suzuki qui contextualise les images, trouvait une place significative aux côtés de l’écriture de ses journaux intimes, qu’il rédigea tout au long de sa vie. Or, ces inscriptions visuelles et textuelles de l’expérience et du vécu se refusent maintenant à lui, devenant des témoins d’un passé qu’il ne pourra désormais retrouver que par le souvenir et la mémoire.

Alors qu’une certaine chronologie des événements s’impose à la première lecture, une étude attentive de la séquence met en lumière l’entrelacement délicat et étudié des différentes images, qu’elles soient d’archives ou produites spécifiquement pour le projet de l’artiste. Au cours des dernières décennies, on a vu une quantité importante de livres photographiques puisant dans le pouvoir évocateur de l’archive la source d’un projet narratif, poétique ou conceptuel. La juxtaposition des images de différentes temporalités a eu pour résultat la plupart du temps de saccader le rythme des séquences, en complexifiant volontairement la lecture.

Dans Sokohi, la suite de ces différents types d’images opère autrement, tissant des liens de familiarité, et non de discontinuité, entre le passé et le présent. Sans distinction de mise en page, les archives et les photographies de l’artiste s’entremêlent naturellement, menant le lecteur vers l’univers intime du père, qu’on imagine regardant ces détails du quotidien, hanté par un flou progressivement envahissant. Les points de vue de l’artiste et de son père dialoguent ; s’il est évident que c’est Moe qui photographie l’homme étendu sur le lit, l’expérience de lecture est enrichie par le jeu de projection auquel on s’adonne en regardant les paysages et détails domestiques faiblement éclairés. Regarde-t-on ce que Tetsuichi ne voit plus ou sont-ce là les derniers regards qu’il posa sur ces choses ? La beauté de cet ouvrage réside dans sa capacité à nous laisser dans cet espace réflexif indéfini, planant dans l’obscurité environnante. En fin de compte, ces tonalités sombres dominant les images expriment avec brio les sentiments de peur, de perte et de deuil que porte celui pour qui le visible s’estompe lentement.

D’abord conçu comme un livre d’artiste en édition limitée, Sokohi a attiré l’attention lors de nombreuses compétitions dédiées aux maquettes de livres photographiques2 et fut lauréat du prestigieux LUMA Rencontres Dummy Book Award Arles 2021. La maison d’édition Chose Commune, basée à Marseille, a ensuite entrepris de travailler avec l’artiste afin de remanier la publication originale, en délestant celle-ci notamment d’une découpe au laser complexe, qui n’était certes pas sans charme, mais qu’on peut imaginer difficilement reproductible dans une production à plus grande échelle3. Si quelques éléments de contenu et de fabrication diffèrent de la maquette au livre publié, ce dernier conserve l’essence de la proposition, soit une réflexion profonde sur le visible, mais aussi sur le partage de l’expérience sensible du monde entre des êtres aux trajectoires indissociables.

1. Traduction littérale du mot japonais Sokohi.
2. Notamment : Fiebre Dummy Award, Espagne, 2020 ; Kassel Dummy Award, Allemagne, 2020 ; Belfast Photo Festival, Irlande, 2021 ; Mack First Book Award, Angleterre, 2021.
3. Il est d’ailleurs fort intéressant de visionner la documentation vidéo de la maquette originale, produite par l’artiste elle-même et qu’on peut consulter sur son site Internet : banyan-b-i.com/sokohi

 
Louis Perreault vit et travaille à Montréal. Il déploie sa pratique à l’intérieur de ses projets photographiques personnels ainsi que dans les projets d’édition auxquels il collabore grâce aux Éditions du Renard, qu’il a fondées en 2012. Il enseigne la photographie au Cégep André-Laurendeau et contribue régulièrement au magazine Ciel variable, pour lequel il recense la parution de livres photographiques.