Althea Thauberger, Marat, Sade, Bohnice / Geneviève Chevalier, La révolution de Marat, Sade, Bohnice

[Printemps-été 2015]
Althea Thauberger, Marat Sade Bohnice, 2012. Production théâtrale et vidéo haute définition / theatrical production and high definition video, 47:12. Photographie de la production par / production photographs by Jan Faukner.

Althea Thauberger, Marat Sade Bohnice, 2012. Production théâtrale et vidéo haute définition / theatrical production and high definition video, 47:12. Photographie de la production par / production photographs by Jan Faukner.

Par Geneviève Chevalier

[Extrait]
Parade d’entrée en scène de la pièce The Persecution and Assassination of Jean-Paul Marat as Performed by the Inmates of the Asylum of Charenton under the Direction of the Marquis de Sade as Performed by the Prague-based Experimental Theatre Company Akanda for the Patients and Staff of the Bohnice Psychiatric Hospital, dont le titre annonce d’emblée la mécanique de l’œuvre : celle d’une pièce dans une pièce. L’artiste vancouvéroise Althea Thauberger signe ici le reenactment1 de la pièce maîtresse du dramaturge allemand Peter Weiss publiée en 1962 et présentée pour la première fois devant public en avril 1964, au Schiller Theater de Berlin, dans une mise en scène de Konrad Swinarski2. Mais c’est surtout son adaptation par Peter Brook, alors directeur de la Royal Shakespeare Company, au théâtre puis au cinéma3 – et plus particulièrement la traduction du texte vers l’anglais par Geoffrey Skelton et son adaptation par Adrian Mitchell –, qui a contribué à populariser l’œuvre. Cette même traduction a inspiré Thauberger à réinterpréter la pièce à Prague, en République tchèque, en 2012.

Étonnante mise en parallèle d’histoires révolutionnaires ayant chacune engendré une réforme institutionnelle, la reconstitution situe l’action de la pièce dans la salle des bains de l’hôpital psychiatrique de Bohnice, construit sous l’ère soviétique et aujourd’hui en plein remaniement. L’asile ne tient pas uniquement lieu de décor ; il constitue en outre l’un des objets de l’oeuvre, tout en faisant référence à l’espace qu’avait imaginé Weiss et à celui où Sade a fini ses jours. À travers le Marat Sade de Thauberger s’amorce une prodigieuse superposition d’époques et d’évènements historiques : sont convoqués les temps de la Révolution française et de la Terreur qui s’en est suivie ; l’assassinat de l’un des plus fervents porte-étendards des idéaux de l’insurrection de la multitude, le journaliste, ami du peuple 4, médecin et physicien Jean-Paul Marat, poignardé le 13 juillet 1793 ; le règne de Napoléon Bonaparte ; l’internement du marquis de Sade à l’hospice de Charenton ; la pièce de Weiss et sa version anglaise intitulée The Persecution and Assassination of Jean-Paul Marat as Performed by the Inmates of the Asylum of Charenton under the Direction of the Marquis de Sade ; la République tchèque et sa révolution de Velours à la fin de 1989 qui précipita la fin du régime communiste tchécoslovaque ; les institutions datant de l’ère soviétique ; les patients actuels de Bohnice et, enfin, le modèle néolibéral dont nous sommes aujourd’hui les acteurs…

1 J’ai privilégié ici l’emploi du terme anglais reenactment, à défaut d’un équivalent français, pour désigner cette forme récente de réinterprétation et de répétition critiques d’un évènement historique ou d’une oeuvre de fiction. Voir Sven Lütticken, « An Arena in Which to Reenact », dans S. Lütticken (dir.), Life, Once More. Forms of Reenactment in Contemporary Art, Rotterdam, Witte de With Center for Contemporary Art, 2005, p. 17-60.
2 Peter Weiss, Marat-Sade, traduit par Jean Baudrillard, Paris, L’Arche Éditeur, 2000 [1965].
3 Michael Birkett (producteur), Peter Brook (réalisateur), avec la collaboration de la Royal Shakespeare Company, Marat/Sade [film], s. l., Marat Sade Productions, United Artists Corporation (distribution, 1967), c1966, 116 min.
4 Marat a fondé et rédigé à lui seul l’entièreté du journal révolutionnaire L’Ami du peuple, publié quotidiennement, à quelques exceptions près, de 1789 à 1793. Voir Jean Massin, Marat, Aix-en-Provence, Éditions Alinéa, 1988, p. 93-103.

 
[Suite de l’article dans les versions imprimée et numérique du magazine.]
 

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