Kristine Potter, Manifest – Louis Perreault

[Automne 2018]

TBW Books, Oakland, 2018, 92 p., 48 duotones

Par Louis Perreault

L’Ouest et l’idée de la frontière font certes partie du spectre de l’américanité. Manifest, publié par TBW Books, pourrait n’être qu’une pièce supplémentaire à ajouter aux différentes itérations de ces notions, déjà fortement représentées dans la culture populaire. Or, le regard que porte la photographe Kristine Potter sur le mythe de l’Ouest américain est teinté par sa connaissance des codes le régissant et par son désir d’en fragiliser les bases. L’archétype du cowboy solitaire, de l’homme stoïque et puissant fait place à une figure masculine vulnérable, isolée dans des paysages arides et déroutants. S’y succèdent ainsi plusieurs images de sentiers nous menant d’un personnage à l’autre, refusant au lecteur une cartographie compréhensible et le laissant errer, tels les hommes représentés à l’intérieur du livre, dans la lumière dure et contrastée des collines du Colorado.
Le livre s’ouvre sur l’une des fortes images de Potter, où l’on retrouve un homme, chemise ouverte au soleil, étendu sur une large pierre bordée de petits buissons poussant entre les cailloux. Le sujet dort-il au soleil ? Sa posture nous laisse plutôt croire qu’il s’y trouve précisément pour la prise de vue que la photographe a prévue pour lui. Si les images de Potter sont bel et bien issues du réel, le léger décalage qu’elles cultivent avec celui-ci nourrit l’ambiguïté du sens qui en résulte. L’usage des codes du documentaire n’est, en fait, qu’un moyen pour revisiter le mythe de l’Ouest américain dont elle cherche à actualiser l’image, consciente de la tradition de représentation qui la précède (et des failles de cette même tradition qu’elle désire mettre en lumière au passage).
Quelques pages plus loin, on se retrouve devant la photographie d’un nouveau-né, couché sur une couverture au milieu d’un espace complètement vide et abandonné. Les portraits et les paysages qui suivront n’arriveront pas à élucider le mystère narratif qui plane. Plutôt, ce dernier s’épaissira et encouragera le lecteur à chercher plus profondément, dans les images, les signes rétifs d’un sens à donner à l’ensemble.
Au bout du compte, ce n’est pas la représentation d’un lieu ou d’une réalité sociale déterminés que cherche à produire Kristine Potter. Son désir est de réfléchir à la construction de l’identité et, plus particulièrement, à l’expression de la masculinité dans le contexte des archétypes américains (son projet précédent portait sur la figure du soldat). Cela se reconnaît au travers de photographies où l’on ressent une certaine délicatesse, une sensualité, mais aussi une solitude et une exclusion du monde qui se manifestent à la fois dans l’isolement des personnages et dans l’absence de lignes d’horizon dans les paysages, ramenant toujours le regard vers des espaces plus ou moins clos. Or, si l’intention de l’artiste se ressent comme un sous-texte aux images, celui-ci n’en demeure pas moins subtil ; on ne le comprend qu’au travers de l’étude attentive des postures et des gestes, ainsi que dans le traitement des espaces paysagers photographiés. Car, disons-le, si Potter affirme vouloir « re-codifier » le mythe de l’Ouest américain, son action est pour le moins délicate. Or, dans l’image d’un homme émergeant à la surface d’un cours d’eau, dans le portrait d’un protagoniste assis dans les buissons, la tête reposant sur sa main, ou même dans une lumière sculptant la surface d’une rivière, on ressent la grande vulnérabilité des êtres habitant ces lieux, comme si cette vulnérabilité s’opposait à ce que l’auteur Stanley Wolukau-Wanambwa, qui signe la postface, décrit avec ironie comme une « vigueur audacieuse, blanche et masculine, héritière du symbole brillant qu’est l’Ouest américain1 ».
Il faudrait, finalement, parler du titre, référence au concept de Manifest Destiny2 (destinée manifeste), duquel l’artiste aura choisi de retirer le deuxième mot, pour ne conserver que celui signifiant la nature ou l’existence d’une chose qui serait évidente. L’appropriation qu’elle fait de l’idéologie coloniale cherche à mettre en relief la fragilité des concepts qui sous-tendent l’idée d’une Amérique forte, unie, fondée sur des principes partagés par tous, idée qui, au final, ne serait pas aussi « manifeste » qu’elle peut le paraître. Tout comme l’expansionnisme américain fut critiqué par plusieurs, de l’époque de la destinée manifeste jusqu’à nos jours, les fondements des mythes qu’attaque Kristine Potter tremblent devant son appropriation, laissant au lecteur le soin de reconstruire sa propre histoire, plus ouverte et perméable aux imprécisions de l’histoire.
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La maison d’édition TBW Books reçoit, depuis sa création en 2006, une attention grandissante. Basée à Oakland, en Californie, elle fut fondée par le photographe Paul Schiek et fait partie d’un groupe d’éditeurs indépendants américains qui fascinent par leur audace et leur ingéniosité commerciale. La nécessité étant souvent le moteur de l’invention, Schiek a mis sur pied une formule par abonnement (Annual Subscription Series) lui permettant de produire annuellement une série de 4 titres, respectant tous un design particulier, mais présentant des oeuvres différentes. Cette forme commerciale propose au lecteur une approche éditoriale originale, l’encourageant à collectionner les titres et à découvrir des auteurs qu’il ignorerait autrement. En parallèle à ces séries, TBW produit des titres individuels, tel que celui de Kristine Potter, elle-même récipiendaire d’une bourse Guggenheim pour la photographie en 2018.

1 We call upon a bold, white, masculine vigor as inheritors of the gleaming symbol that is the American West.
2 Idée répandue aux États-Unis, dans les années 1840, proposant qu’il fut de la destinée divine américaine d’étendre son territoire vers l’ouest. Cette idée colonialiste fut contestée par plusieurs à l’époque.

 
Louis Perreault est photographe, enseignant au Cégep André-Laurendeau et co-directeur des Éditions du renard, une maison d’édition spécialisée dans les livres de photographies.

[Les versions imprimée et numérique du numéro CV110 sont en vente ici : Ciel variable 110 – MIGRATION]

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