Errol Morris, Standard Operating Procedure – Susan Schuppli, Images probantes

Errol Morris, Abu Ghraib, 2008, photo collage, Film still / extrait du film Standard Operating Procedure (STO), courtesy of / permission de Errol Morris

Errol Morris, Abu Ghraib, 2008, photo collage, Film still / extrait du film Standard Operating Procedure (STO), courtesy of / permission de Errol Morris

Le film documentaire Standard Operating Procedure, réalisé par Errol Morris, présente un exemple concis d’un changement méthodologique – ce que nous (au sein du projet du Conseil européen de la recherche auquel je suis affiliée) avons appelé ailleurs un tournant judiciaire – dans le cadre de l’enquête sur les violations des droits de l’homme et sur les crimes de guerre. Le film examine le rôle central occupé par la photographie dans l’enregistrement de la torture et des abus infligés aux prisonniers iraquiens à la prison d’Abu Ghraib (2004), à la fois en tant que pratique technique au moyen de laquelle des images-objets distinctes sont apparues – les photographies scan da leuses de l’homme encagoulé et de la pyramide d’êtres humains nus – et en tant que technologie sociale ayant produit une série d’images-événements, mené des militaires américains, des prisonniers iraquiens et les technologies numériques à occuper de nouvelles configurations politiques, organisées par diverses formes de pouvoir coercitif.

La structure du film est organisée par une série de séquences entrecroisées qui prolongent la tension entre deux formes principales de témoignage : celle de l’humain et celle de la machine. La première forme consiste en une façon de s’adresser directement à la caméra du cinéaste. Ces séquences consistent en des témoignages du personnel de l’armée américaine – dont une grande partie a directement participé aux mauvais traitements infligés aux prisonniers (et qui a par la suite fait l’objet de mises en accusation) – réfléchissant sur les événements survenus à la prison d’Abu Ghraib. La deuxième forme est prise en charge par la caméra elle-même. Ces témoignages techniques des événements (et les archives numériques qui en ont découlé) ont été pour la plupart considérés comme étant la preuve directe de la criminalité qui régnait parmi une poignée de « mauvais éléments » appartenant à une catégorie hiérarchique relativement basse. Le sujet humain qui, à travers son expérience – compromettante, dans le cas d’Abu Ghraib – est en mesure de narrer une suite de faits à titre de témoin oculaire se trouve juxtaposé tout au long du film au système mimétique de l’objet technique – la photographie – dont la capacité de mémorisation absolue semble écarter la nécessité de recourir à un interlocuteur humain afin d’expliciter son contenu. Cette friction entre des formes de preuves historiques au sein du film signale un changement de paradigme entre les témoins-humains et les témoins-machines qui devient rapidement la marque d’une nouvelle sensibilité judiciaire.

[Suite de l’article dans la version imprimée et numérique du magazine.]

Errol Morris est écrivain et cinéaste. Son film The Fog of War: Eleven Lessons From the Life of Robert S. McNamara a obtenu l’Oscar du meilleur documentaire en 2004. Gates of Heaven, son premier long métrage, a figuré durant nombre d’années sur la liste de Roger Ebert des 10 meilleurs films jamais réalisés. En outre, The Thin Blue Line a contribué à établir Morris comme figure marquante du cinéma documentaire américain et a été à l’origine de la récréation de documentaires tant au cinéma qu’à la télévision. Believing Is Seeing: Observations on the Mysteries of Photography regroupe les essais de Morris et paraît sur la liste des livres à succès du New York Times. Son nouveau film Tabloid (qu’on trouve sur DVD) porte sur l’histoire de Joyce McKinney, ses cinq pitbulls clonés et le « Mormon-menotté ». Son ouvrage intitulé A Wilderness of Error: The Trials of Jeffrey MacDonald a été publié en septembre 2012. Morris est membre de l’American Academy of Arts and Sciences et vit à Cambridge, au Massachusetts. errolmorris.com

Susan Schuppli pratique les arts médiatiques et est théoricienne de la culture. Elle est agrégée supérieure de recherche dans le cadre du projet de recherche intitulé Forensic Architecture du Centre for Research Architecture de la Goldsmiths University of London, où elle a obtenu son doctorat. Auparavant, elle a participé au programme d’études Whitney Independent Study Program et a terminé sa maîtrise à l’université de Californie à San Diego. Sa recherche sur le « matériel en tant que témoin » fait l’objet de deux projets : un documentaire et un livre.

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