Forensique, représentations et régimes de vérité – Vincent Lavoie

Série télévisée / TV series Les Experts / CSI (Crime Scene Investigation) – Las Vegas, épisode 10.06 : Death & the Maiden, 2009, photo : Sonja Flemming / CBS. © CBS BROADCASTING inc.

Série télévisée / TV series Les Experts / CSI (Crime Scene Investigation) – Las Vegas, épisode 10.06 : Death & the Maiden, 2009, photo : Sonja Flemming / CBS. © CBS BROADCASTING inc.

Le 6 juin 1985, la presse internationale est convoquée dans le petit cimetière d’Embu das Artes au Brésil pour témoigner d’une découverte extraordinaire. Une équipe de policiers et d’experts en médecine légale vient de procéder à l’exhumation des restes présumés du médecin nazi d’Auschwitz Josef Mengele, dont le crâne est exhibé fièrement devant micros et caméras. Une série de photographies prises à cette occasion par le reporter Robert Nickelsberg montre l’engouement de la presse pour cet événement qui, au-delà de sa dimension historique, confère à la forensique une puissance probatoire inédite. Comme l’explique Thomas Keenan et Eyal Weizman, « the Mengele investigation opened up what can now be seen as a third narrative in war crime investigations – not that of the document or the witness but rather the birth of forensic approach to understand ing war crimes and crimes against humanity. » L’actuel prestige culturel de la fo rensique a partie liée avec la médiatisation de cette exhumation qui institue la figure de l’expert en le montrant faisant des gestes déictiques, s’attardant au détail de telle structure osseuse, discourant sur les signes distinctifs du spécimen. Quelques années plus tard, la spectacularisation de la forensique est consacrée avec le procès O.J. Simpson et sa retransmission télévisuelle. Que ce soit au moyen de débats entourant la contamination des preuves ADN ou de l’essayage théâtral d’un gant noir taché de sang, les interminables plaidoiries et les prestations senties des témoins ont relégué la preuve visuelle à sa portion congrue dans l’établissement de la vérité. Il est vrai que l’époque est marquée par une dévaluation des propriétés de persuasion historiquement reconnues aux images médiatiques. L’introduction à ce moment dans les rédactions des outils informatiques ébranle la crédibilité du journalisme visuel qui doit alors revoir sa déontologie à l’aulne de cette évolution technologique.

[Suite de l’article dans la version imprimée et numérique du magazine.]

Vincent Lavoie est professeur au département d’histoire de l’art de l’UQAM. Au croisement des études photographiques, de l’esthétique et de l’histoire de l’art, ses recherches portent sur les représentations contemporaines de l’événement et les formes photographiques de l’attestation visuelle. Ces intérêts de recherche ont donné lieu à la réalisation de plusieurs publications, parmi lesquelles Photojournalismes. Revoir les canons de l’image de presse (Paris, Éditions Hazan, 2010), et Imaginaires du présent. Photographie, politique et poétique de l’actualité (Montréal, Cahiers ReMix Figura, 2012, en ligne).

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