Yan Giguère, Attractions – Sylvain Campeau, Gravité et tropisme

[Hiver 2011]

Yan Giguère se distingue sur la scène québécoise de l’art contemporain depuis le milieu des années 1990. Ses plus récentes œuvres photographiques ont fait l’objet d’expositions individuelles à la galerie Optica en 2009, au centre VU en 2008 et en 2002 et à la galerie B-312 la même année. Son travail, qui fait partie de plusieurs collections, met en évidence la poésie du quotidien dans des séries au fort potentiel narratif, se déployant sur les murs de l’espace d’accueil. Yan Giguère est coordonnateur de l’atelier de menuiserie du Centre CLARK. Il vit et travaille à Montréal.


par Sylvain Campeau

Sylvain Campeau : Ce qui frappe le spectateur lorsqu’il vient voir une exposition de Yan Giguère, c’est cette manière très particulière que tu as d’aligner des images au format très différent et de les répartir sur le mur. On a même utilisé l’image de la constellation pour y faire référence. Qu’est-ce qui t’a amené à privilégier ce type de présentation ?
Yan Giguère : Dès le début de ma carrière, j’ai eu l’idée de la constellation. Dès 1997, à Plein Sud dans l’exposition de groupe Antidote (la légèreté à l’œuvre). À l’époque, j’étais fasciné par l’idée que le temps, dans son déroulement, n’est pas constitué nécessairement d’une succession d’instants mais plutôt par le jaillissement simultané de ceux-ci. Le mode d’accrochage éclaté de la pièce  Ici et là  faisait référence à ce jaillissement. Par la suite, en 2001 pour Chavirer, je n’ai pas retenu ce système de présentation. La douzaine d’images exposées étaient toutes du même format et accrochées en ligne.
À B-312, dans le cadre de mon exposition
Bienvenue, en 2002, le nombre d’images présentées était réduit à trois. À cette époque, je voulais que les gens regardent davantage les images que l’ensemble formé par leur assemblage. Mais, pour Choisir, en 2007, qui consistait en un véritable répertoire de portraits de ma conjointe (effectués sur une période de 15 ans), je suis revenu à ce type d’accrochage éclaté car justement, dans ce projet, le temps comme sujet était en avant-plan. Pour ce projet, je ne voulais pas créer un récit linéaire, biographique, soumis à un déroulement chronologique.
Je voulais jouer avec la superposition des époques, avec la multiplicité des appareils employés pour créer les photographies et tabler sur la manière dont les images se renvoyaient les unes aux autres.

SC : Comment, concrètement, ce travail se fait-il ?
YG : Quand je travaille à l’accrochage, je pars de mes épreuves de travail, des 8 x 10 po en fouillis sur mes murs d’atelier. Puis, j’élague. Je choisis des images que je réimprime en certains formats, qui se déterminent comme d’eux-mêmes. Même la question de laisser ou non une marge est une grave question, pour moi. Le blanc qui entoure une image influe sur la façon qu’elle a de communiquer avec les autres. Il n’y a pas de système précis. Parfois la marge demeure, parfois non. La constellation s’organise, presque une image à la fois, chacune en appelant une autre. Puis, l’ensemble en appelle une autre. Comme des cercles concentriques qui se rajoutent les uns aux autres. Je n’ai jamais une idée précise de la finalité du travail. Pas plus des images que des formats choisis. C’est vraiment un va-et-vient entre les images et moi. Même au cours de mes prises d’images, cela reste assez organique. Bien sûr, pour un projet d’exposition, j’essaie toujours de cerner un sujet. Le sujet émerge de la masse de photographies, à partir d’éléments latents en elles. Un dialogue s’instaure avec d’autres images déjà prises, un peu oubliées, qui reviennent en surface. Le corpus se construit dans une combinaison entre nouveauté et ancienneté. Cela crée un phrasé poétique, qui compose l’essentiel de mon mode narratif. Quand j’arrive en galerie, tout a été déterminé, placé en atelier, en fonction de l’espace que j’ai pour exposer.

SC : Donc, lors d’une deuxième exposition de la même série, tout doit être refait…
YG : Non, adapté seulement, je ne refais pas tout le phrasé. La série reste essentiellement la même, dans une présentation assez similaire.

SC : Donc, une série part de quelques images autour desquelles d’autres viennent finalement se greffer…
YG : Oui, pour Attractions par exemple, tout est parti des images prises dans un stationnement souterrain avec des vérins puis des images de fleurs de brugmansia que j’avais faites chez moi, dans la cour. Déjà, depuis quelques années, je m’amusais à faire un herbier photographique. L’idée de travailler sur le thème du jardin était latente.

SC : C’est un véritable travail archéologique où tu vas à la rencontre de tes propres images. Certaines images ont d’ailleurs, d’une série à l’autre, un vague air de famille…
YG : C’est que parfois elles ont été prises au même moment. C’est arrivé entre Choisir et Attractions où j’ai sélectionné des images différentes mais qui avaient été prises au même moment. D’ailleurs, ça me plaisait de commencer Attractions avec cette image (Marie-Claude à la pomme), qui était à la fin du corpus Choisir mais sous un angle plus large. Je travaille, finalement, avec l’ensemble grossissant des photographies que je fais. Les images plus anciennes sont toujours sujettes, comme les récentes, à prendre leur place au mur. À chaque projet, je me retrouve à brasser et à chercher au travers de mes multiples boîtes d’épreuves de travail. Le fouillis est continuel.

SC : Pour Attractions, l’image de la constellation est moins pertinente pour toi.
YG : Avec Attractions, j’ai voulu casser le moule, éviter la répétition et l’ennui. J’ai préféré aller du côté de phrasés qui pouvaient se lire horizontalement et verticalement mais moins sur le mode de l’explosion, d’éclats narratifs. Plutôt comme des parenthèses qui se déployaient. La combinaison de l’horizontalité et de la verticalité des lectures m’a mené à nouveau vers la constellation mais d’une manière plus organisée que dans Choisir où dominait l’idée du babillard.

SC : Tu as choisi deux titres qui font référence à ta pratique : Choisir et Attractions. Cela suggère une manière d’entrer en relation avec tes images. Tu proposes un guide…
YG : Mais pas le plan ! Attractions fait référence aussi à mon propre mode d’entrée en relation avec les images. Je suis attiré par certaines images, certains lieux d’une façon intuitive. Mais « attraction » fait aussi référence à la force gravitationnelle et au tropisme, c’est-à-dire l’attirance des végétaux vers la lumière; donc deux forces contraires, l’une vers le haut, l’autre vers le bas. Et comme le jardin est un thème central dans Attractions, ça me semblait tout à fait approprié. J’aime qu’on entre dans mes expositions comme dans une forêt où il y a plusieurs sentiers possibles à suivre, chaque personne y trouvant le sien.

SC : Tu as dit aussi, précédemment, que les images t’arrivent. Ce n’est pas toi qui vas aux images, mais elles qui viennent à toi !
YG : Ce qui ne veut pas dire que je suis toujours à l’affût ! J’ai des périodes de prises de vue, quand je peux me dégager de mes autres obligations. Mais le meilleur prétexte, c’est quand je veux essayer un nouvel appareil trouvé dans un bazar. Depuis plusieurs années, je collectionne les appareils amateurs bas de gamme. Je suis toujours curieux de voir leurs particularités, leur façon de « mal » transmettre la lumière sur la pellicule. Étonnamment, quand je reviens de ces excursions, souvent il s’est passé des choses extraordinaires. Donc, je ne suis pas allé à la recherche d’une ou d’images précises.

SC : Mais tu choisis tout de même des lieux où aller…
YG : Souvent ce sont des lieux aperçus dans mes déplacements quotidiens. C’est soit sur le chemin entre ma maison et mon travail, soit dans la cour ici, dans le jardin. Ça peut m’arriver d’aller à la rencontre d’images précises quand mon corpus commence à se resserrer. Ou alors c’est que j’ai fait des photos dans un lieu que j’ai trouvé intéressant et que j’y retourne pour faire d’autres images selon d’autres points de vue ou avec un autre type d’appareil. Ce qui est une constante dans ma façon de procéder pour la prise de vue, c’est l’indétermination. Je photographie finalement n’importe quoi pour ensuite statuer sur les images ultérieurement. Je cherche quelque chose que je ne peux pas nommer.

SC : Tu es resté fidèle à la photographie analogique, malgré une légère incursion dans le numérique pour Attractions. Tout ton modus operandi tourne autour de l’analogique, avec le recours à toutes sortes d’appareils…
YG : Avec les années, car je fais de la photo depuis 25 ans, j’ai acquis un certain amour pour la matière photographique. Je fais de la photo parce que j’aime le médium. J’aime toute la « cuisine », j’aime l’optique, j’aime la mécanique, j’aime la chimie. J’adore aussi la latence, le temps qui s’étire plus ou moins entre la prise de vue et l’apparition de l’image. S’isoler dans la chambre noire, c’est se couper du monde, dans un lieu presque sacré. En même temps, malgré tout le contrôle que tu peux avoir sur le procédé, il y a des surprises. Il y a une partie du travail qui arrive par elle-même, juste parce que tu fais affaire avec de la matière. J’aime que la matière participe aux résultats. Ça peut être tout simplement par une combinaison particulière révélateur/film ou par une erreur d’exposition. Ça explique aussi mon recours à des appareils anciens dont je ne peux pas toujours contrôler les paramètres. Ça fait partie du plaisir, de l’inattendu. Il m’arrive de prendre la même photo avec trois appareils différents. La gamme de boîtiers que j’utilise va de la chambre 4 x 5 jusqu’à l’appareil jetable acheté en 1994 que je recharge encore aujourd’hui avec du film noir et blanc !

[…] le temps, dans son déroulement, n’est pas constitué nécessairement d’une succession d’instants mais plutôt par le jaillissement simultané de ceux-ci.

SC : Donc, cette collection, cette recherche
de nouveaux appareils n’est pas un simple caprice…
YG : Je ne veux pas m’ennuyer et je ne veux pas ennuyer les autres non plus ! L’expérimentation avec de nouveaux appareils, parfois peu sophistiqués, permet toutes sortes de surprises. Ce sont eux et non moi qui vont déterminer ce qu’il en sera de l’image prise.


Yan Giguère se distingue sur la scène québécoise de l’art contemporain depuis le milieu des années 1990. Ses plus récentes œuvres photographiques ont fait l’objet d’expositions individuelles à la galerie Optica en 2009, au centre VU en 2008 et en 2002 et à la galerie B-312 la même année. Son travail, qui fait partie de plusieurs collections, met en évidence la poésie du quotidien dans des séries au fort potentiel narratif, se déployant sur les murs de l’espace d’accueil. Yan Giguère est coordonnateur de l’atelier de menuiserie du Centre CLARK. Il vit et travaille à Montréal.

Sylvain Campeau a collaboré à de nombreuses revues, tant canadiennes qu’européennes (Ciel variable, ETC, Phptpvision et Papal Alpha). Il a aussi à son actif, en qualité de commissaire, une trentaine d’expositions présentées au Canada et à l’étranger. Il est également l’auteur de l’essai Chambre obscure : photographie et installation et de quatre recueils de poséie.

 
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