[Automne 2025]
Empreintes lumineuses
par Pierre Dessureault
Depuis 1994, Marie-Jeanne Musiol s’est engagée dans une démarche singulière qui explore les frontières poreuses entre la science et l’art dans leur représentation de la nature. Les photographies de l’exposition Je vois des étoiles au profond du noir appartiennent pour la majeure partie à la série Corps de lumière et furent réalisées entre 2018 et 2024. Ces petits formats déployés en constellation sur les murs blancs de la galerie présentent des empreintes énergétiques de spécimens botaniques réalisées au moyen de l’électrophotographie, que l’on appelle aussi photo Kirlian du nom de ses inventeurs, les chercheurs soviétiques Valentina et Semyon Kirlian en 1939. « Dans l’électrophotographie, ou photographie énergétique, un corps (organe humain, plante, eau, minéral) est traversé par une décharge électrique qui provoque l’apparition d’une couronne lumineuse. Grâce à une technique sans caméra apparentée au photogramme, l’image de la couronne s’enregistre immédiatement sur la surface analogique du film ou du papier photographique. »
En inscrivant ainsi sur une image la profusion du monde visible donnée dans le magma de la perception et l’instant du regard, la science et la création s’unissent dans une démarche de déchiffrement et de connaissance du monde naturel. Et ce, dans la lignée des primitifs du médium qui s’émerveillaient devant le pouvoir de cette machine à fixer « les images féériques créatures d’un instant » et par laquelle « la nature peut se reproduire elle-même, dans ses moindres détails, sans intervention de la main [humaine]. »
Les empreintes ainsi recueillies fixent une nouvelle configuration du monde visible et dévoilent les contours d’une expérience inédite de la nature. En mettant bout à bout ces impressions selon une logique qui tient d’une poésie visuelle s’attachant à créer des échos et des parentés entre les images, Musiol pose la pierre d’assise d’un processus qui mène à la constitution d’un herbier énergétique : « Pour saisir le plan organisateur du monde végétal, les naturalistes nomment et classent depuis des siècles leurs spécimens dans des herbiers. Sans rechercher la même exhaustivité, l’herbier emblématique que je constitue réunit librement des petites figures de plantes rayonnantes. Différentes espèces sont parfois associées selon une logique d’ensembles botaniques, mais plus souvent versées dans l’herbier comme des instantanés représentatifs d’un état énergétique saisi sur le vif par la photographie électrostatique. »
Cet herbier prend le relais de l’observation pure dont témoigne la cueillette d’empreintes pour devenir le support d’un réel ordonné. Bien que Musiol reconnaisse un certain systématisme à sa recherche, notamment dans la rigueur de son approche et les limites imposées par le dispositif de prise de vue, ses classifications ne sont pas celles définies par la science des Buffon, Linné ou encore Marie-Victorin, qui s’attachent à décrire et archiver des spécimens. Il s’agit plutôt de réunir dans cet herbier énergétique un répertoire d’empreintes du vivant où la transposition en image de la surabondance et de la profondeur du réel sensible ouvre de nouveaux univers de perception du spécimen figuré, porteurs d’une nouvelle visibilité. L’existence photographique de ce dernier, qui n’est pas définie par les caractères physiques visibles à l’œil nu, ne constitue plus un double identique de l’objet dans sa matérialité – démarche propre à l’étude d’après nature qui retrace avec la plus grande exactitude les contours et les propriétés visibles du spécimen. Sa réalité est désormais celle des traits captés dans un processus (le dispositif électrostatique) qui dévoile des champs énergétiques invisibles pour l’œil, « … car la nature qui parle à l’appareil photographique est autre que celle qui parle à l’œil – autre avant tout en ce qu’à un espace conscient travaillé par [l’humain] se substitue un espace travaillé de manière inconsciente. » Ainsi, le spécimen botanique tiré du temps et de l’espace qui sont siens et qui le définissent comme objet d’études est transposé dans le temps et l’espace de l’image, ceux d’un réel qui échappe à la perception et ouvre sur l’invisible au sein même du visible. Voir devient savoir.
Musiol situe son projet d’herbier énergétique dans le sillage de deux démarches historiques qui ont marqué d’une pierre blanche l’approche de la nature par l’image photographique. Anna Atkins, artiste britannique et membre de la société botanique de Londres, a publié, entre 1843 et 1853, douze ensembles composés de centaines de cyanotypies répertoriant les algues des îles britanniques. D’abord illustratrice du travail scientifique de son père, Atkins voit, dès la présentation publique de l’invention du dessin photogénique par William Henry Fox Talbot, une manière inédite d’observer et de représenter la nature. L’astronome allemand Johann Heinrich Madler, commentant la nouvelle invention, faisait l’observation suivante : « Fleurs et feuilles fraîches et séchées sont fidèlement reproduites dans les moindres détails de leurs nervures. Cela se réalise en les posant sur le papier et c’est simplement la plus grande opacité des nervures par rapport aux cellules foliaires qui en conserve les lignes blanches. Les contours sont naturellement d’une précision microscopique. »
Grâce aux empreintes des formes naturelles recueillies directement par contact du spécimen botanique et de la surface sensible au moyen du dessin photogénique, Atkins libère la représentation de l’intervention de la main, introduisant du coup une nouvelle objectivité. Au contraire du dessin d’après nature tributaire de la dextérité de l’artiste-illustrateur et des conceptions de celui-ci – qui lui feront omettre certains détails pour reproduire en quelque sorte une représentation idéalisée de son sujet –, le dessin photogénique, lui, livre, par le biais de sa transcription physico-chimique, l’ensemble de l’objet dans l’exactitude et la perfection du détail sans discrimination ni hiérarchie.
Dans une tout autre optique et à une époque où les avancées techniques ont considérablement évolué, permettant des reproductions d’une précision inégalée – non plus comme un siècle plus tôt, où les contours souvent flous et approximatifs des dessins photogéniques d’Atkins fixaient une ombre fugace de la nature –, l’Allemand Karl Blossfeldt fait du dispositif photographique un outil d’investigation pour enregistrer objectivement, sans notion de style ou d’esthétique, les choses du monde. Son approche vise à produire, par une mise en scène complexe de spécimens botaniques, un inventaire visuel systématique des formes et des structures végétales pour en dégager les motifs essentiels. Précision chirurgicale du rendu de l’image, systématisme des cadrages en gros plan, simplification des sujets présentés sur fond neutre dans un éclairage direct, agrandissement qui révèle un maximum de détails : ces stratégies appartenant en propre au médium amplifient la vision normale et mettent en valeur les textures et les contours dans une représentation qui rend compte de la structure géométrique des végétaux. L’image produite porte un double du visible avec toute la fidélité d’un miroir, dont le reflet conserverait l’empreinte d’un réel où l’unicité de l’objet vivant est réduite, du fait de sa reproduction, à sa forme essentielle. Blossfeldt construit ainsi une grammaire des styles en révélant par l’image la correspondance entre des épures de structures naturelles stylisées et des créations de la main humaine dans le monde des arts décoratifs. « Blossfeldt, avec ses étonnantes photographies de plantes, a découvert dans la prêle des formes de colonnes primitives, dans la fougère arborescente une crosse épiscopale, dans des pousses de marronnier et d’érable grossis dix fois des arbres totémiques, dans le chardon à foulon des ornements gothiques. »
L’élément clef des démarches d’Atkins et de Blossfeldt est la lumière qui vient produire et graver une image sur le matériau photographique. Dans son herbier, Musiol circonscrit la forme des spécimens en la découpant et en installant l’empreinte dans le non-lieu du noir. Noir n’est pas ici référence à la symbolique à laquelle cette couleur a été rattachée quasi de tout temps, mais plutôt à la matérialité de la couleur, à ses qualités physiques. Noir, absence de lumière. Noir, trop plein de lumière qui vient brûler la surface sensible et y inscrire une empreinte énergétique des choses. Cette matérialité du noir qui accentue et affirme une singulière présence du médium rappelle le travail sur la matière picturale de Pierre Soulages qui, dans ses immenses tableaux noirs, imprime par sa gestuelle les traces de ses interventions dans un noir insondable qui pourtant irradie ; l’outrenoir. « Outrenoir pour dire : au-delà du noir, une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir, noir qui cessant de l’être, devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un champ mental autre que celui du noir. »
La courte vidéo de Musiol présentée en parallèle à l’exposition refait ce parcours du noir vers la lumière. Dans un mouvement fluide, les images projetées se fondent lentement et inexorablement les unes dans les autres, les halos lumineux entourant les feuilles s’agrandissent et s’additionnent, jusqu’à baigner l’entièreté de la surface de l’écran d’une lumière franche dans laquelle se dissolvent les spécimens naturels devenus purs tracés énergétiques. Des profondeurs du noir surgit l’éblouissement de la lumière pure transparence. « … qu’est-ce que la nature sinon un vaste champ de miracles qui échappent à notre compréhension. Par leur familiarité, les phénomènes quotidiens ne marquent pas notre imagination, mais n’en sont pas moins une partie essentielle de ce même extraordinaire Tout. »
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 130 – PLANTES ET JARDINS ]
[ L’article complet en version numérique est disponible ici : Empreintes lumineuses]
2 Marie-Jeanne Musiol, La forêt radieuse. Un herbier énergétique, Montréal, Galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, 2018, 215 p. Ce recueil de l’artiste offre une vue détaillée en mots et en images de son approche de l’électrophotographie. Les notes en fin d’ouvrage, notamment les p. 192 et 193 portant sur le procédé et les conditions d’enregistrement des images, sont particulièrement éclairantes. On consultera aussi avec profit l’autre ouvrage de Musiol, Corps de lumière (AxeNÉO7, 2001) qui comprend un texte du physicien et mathématicien russe Konstantin Korotkov sur l’histoire et les applications de l’électrophotographie dans les sciences naturelles et la biophysique, l’exploration de la psyché, l’examen des processus physico-physiologiques et la médecine. L’ouvrage comporte de plus une bibliographie substantielle sur le sujet.
3 Musiol, La forêt radieuse, p. 192.
4 Note liminaire au livre de William Henry Fox Talbot, The Pencil of Nature, publié à Londres en 1844. digitalcollections.nypl.org/items/cff7da80-343b-0136-4130-09d7963bd8b1#/?uuid=22860930-9340-0136-8e21-476ccb826968, consulté le 2 mai 2025.
5 Musiol, La forêt radieuse, p. 3.
6 Walter Benjamin, « Petite histoire de la photographie », Sur la photographie, Arles, Éditions photosynthèses, 2012, p. 49.
7 L’Université de Montréal possède dans ses collections l’un des dix-sept exemplaires connus de l’ouvrage d’Atkins intitulé Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions. calypso.bib.umontreal.ca/digital/collection/
monographies/id/464/rec/1.
8 Johann Heinrich Madler, « Comparaison des procédés photographiques de Daguerre et Talbot, 25 février 1839 », Steffen Siegel, 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la photographie. Une anthologie, Paris, Éditions Macula, 2020, p. 190.
9 Walter Benjamin, Sur la photographie, p. 50.
10 Pierre Soulages, « Les éclats du noir, entretien avec Pierre Encrevé », Beaux-Arts Magazine, hors série, 1996.
11 William Henry Fox Talbot, « Le Dessin Photogénique, Au rédacteur de la Literary Gazette », dans Siegel, 1839. Daguerre, p. 156.
Spécialiste de la photographie québécoise et canadienne, Pierre Dessureault a conçu à titre de conservateur plus de cinquante expositions et publié nombre d’ouvrages et d’articles sur le sujet.






