Michelle Bui, Centerfold — Jean-Michel Quirion

[Automne 2019]

Parisian Laundry, Montréal
Du 18 avril au 25 mai 2019

Par Jean-Michel Quirion

À travers Centerfold, première exposition de Michelle Bui à la Parisian Laundry, l’artiste montréalaise propose une expérience visuelle singulière au moyen d’une série de photographies en symbiose avec la culture matérielle et commerciale. En utilisant les conventions esthétiques de la photographie publicitaire tout en les détournant à travers des arrangements ornementaux et floraux, Bui évoque des natures mortes étrangères et familières, subtilement en décalage avec la tradition.

Depuis quelques années, Bui explore la photographie de natures mortes faites d’amoncellements de choses dans lesquels des matières naturelles se heurtent à d’autres, artificielles. Dans ses images, les objets sont placés et organisés afin de formellement représenter le lien entre le commerce et la culture, de même que l’identité de consommatrice de l’artiste. Inerties vivantes, les sujets sont principalement constitués de fleurs appariées à une sélection d’abats achetés à l’épicerie, ainsi qu’à des objets manufacturés comme des pains de savon, des gants de plastique, des perles en toc, ou encore, des rebuts tels que des mégots de cigarettes…

Depuis quelques années, Bui explore la photographie de natures mortes faites d’amoncellements de choses dans lesquels des matières naturelles se heur­tent à d’autres, artificielles. Dans ses images, les objets sont placés et organisés afin de formellement représenter le lien entre le commerce et la culture, de même que l’identité de consommatrice de l’artiste. Inerties vivantes, les sujets sont principalement constitués de fleurs appariées à une sélection d’abats achetés à l’épicerie, ainsi qu’à des objets manufacturés comme des pains de savon, des gants de plastique, des perles en toc, ou encore, des rebuts tels que des mégots de cigarettes. Bien que provocants et repoussants, certains des éléments sont néanmoins sublimés en des combinaisons luxuriantes et séduisantes. Ces associations renforcent la tension entre diverses matières et, ainsi, exaltent la communication visuelle de chacune des images. Les agencements de matériaux reliés par des bandelettes de textiles cuirassées ou de pièces en plastique souple suggèrent des allusions tout à la fois érotiques et symboliques. Les formes sensuelles se croisent et se superposent en une corporalité discrète. Disposés sur différentes fibres colorées et texturées, ces corps constitués d’objets consommés, accumulés et manipulés s’avèrent tributaires des arrière-plans rabattus – sans aucune perspective. Les propositions sculpturales, a priori tridimen­sionnelles, deviennent entièrement pictu­rales et bidimensionnelles suite au traitement photographique frontal de l’artiste.

Les inimaginables juxtapositions d’objets se révèlent toutefois probables et même palpables. Les œuvres capti­vent et éveillent les sens. Motivée par la conception d’une iconographie abondante en stimulus visuels, Bui engage à une contemplation – perception – multisensorielle au moyen de représentations suggérant autant les senteurs suaves des fleurs, que l’odeur et la saveur de la viande putréfiée, rappelant du même coup des souvenirs. La pléthore de textures restitue également des sensations haptiques de toucher. Comme l’écrit Danica Pinteric, auteure de l’essai accompagnant l’exposition, les associations matérielles de Michelle Bui laissent place à des désirs ultérieurs animés par des plaisirs viscéraux et des attraits commerciaux, le tout donnant lieu à une série de réponses sensorielles culminantes – sensory meridian response1.

Dans le vaste espace de la Parisian Laundry, les visiteurs sont d’emblée captivés par un triptyque de photographies plus grandes et plus vraies que nature. Bien que dissemblables, trois images majeures et toutes en couleurs – Des pommes et des raisins (2019), Bow for Balance (2019) et Improvising on the Towel (2019) – sont inhérentes les unes aux autres par leurs teintes orangées et violacées, et une certaine symétrie des formes qui harmonisent des univers botaniques artificiellement opposés. Ces œuvres renvoient directement au titre de l’exposition, Centerfold, et à cette idée d’un feuillet central – affiche – à déplier et retirer d’une publication ou d’un périodique illustré. En effet, par la duplication des sujets surdimensionnés et des couleurs ardentes, les références à la publicité sont frappantes. À proximité, d’autres photographies, non moins démesurées, semblent aussi tout droit sorties des replis d’un magazine.

Des propositions de tailles moins colossales parsemées çà et là dans la galerie ont des imageries encore plus puissantes. Les œuvres Perry in Pink (2017) et True Feelings (2019) donnent à voir des abats magnifiés de fleurs fraî­ches. Sur l’une d’elles, une biscornue et incongrue main de plastique tripote un foie d’agneau déposé sur une luxueuse étoffe de soie.

Les attirantes, foisonnantes et accablantes représentations de Michelle Bui renforcent la perception globale d’une menace latente du consumérisme et du capitalisme établie au cœur de notre quotidien. Acheteuse compulsive assumée, l’artiste (dé)joue et rejoue les préceptes de la publicité par des natures mortes communicationnelles, et non conventionnelles, aux nombreuses conno­tations sensorielles. Les évocations à notre culture de (sur)consommation, acheter pour ensuite jeter, nous invitent à une prise de conscience afin de contrer notre insouciance généralisée.


1 Sensory meridian response se traduit par « réponse sensorielle culminante », un terme qui décrit une sensation distincte, agréable et non sexuelle de frissons au niveau des zones périphériques du corps, en réponse à un stimulus visuel, auditif, olfactif ou cognitif.


Jean-Michel Quirion, détenteur d’une maîtrise en muséologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), est auteur
et commissaire indépendant. Il travaille actuellement au Centre d’artistes
AXENÉO7 situé à Gatineau. À Montréal, Quirion
s’investit également au sein du groupe de recherche et réflexion
CIÉCO : Collections et impératif évènementiel/The Convul­sive Collections. Il contribue régulièrement à ESPACE art actuel, Inter art actuel, ainsi qu’à Ciel variable.


[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 113 – TRANS-IDENTITÉS ]
[ Article individuel, en numérique, disponible ici : CV113 – Michelle Bui, Centerfold — Jean-Michel Quirion ]