[Automne 2021]
Chuck Samuels, Devenir la photographie
par Sylvain Campeau
Expression, centre d’exposition de Saint-Hyacinthe
27.02.2021 — 25.04.2021
Plein sud, centre d’exposition en art actuel à Longueuil
13.03.2021 — 24.04.2021
Projet déployé en deux lieux et une monographie, Devenir la photographie regroupe des corpus réalisés entre 1991 et 2020. Le volet présenté à Plein sud combine des séries déjà vues, parmi les moins récentes de tout ce qui est exposé. Ce n’est pas une surprise, mais il est intéressant d’en tenir compte. Cela permet de mieux comprendre le pari pris par Chuck Samuels. Plus encore, on mesure combien cette mise en abîme de la photographie, opérée de concert avec l’autoportrait comme enjeu, a évolué dans le temps. Car les images à Plein sud ont été réalisées dans un autre paradigme, dirait-on. C’est l’époque où Cindy Sherman venait perturber nos aises, montrant des reconstructions d’images connues, issues du cinéma et de la photographie, exhibant le caractère stéréotypé des présences féminines au sein des médias. On s’interrogeait alors sur l’originalité de l’œuvre d’art quand celleci, photographique en l’occurrence, peut être infiniment et impunément dupliquée.
Au fur et à mesure que Chuck Samuels élaborait ses séries et développait son approche, il a choisi de s’aventurer ailleurs. Puisant dans les références de son enfance, au sein des médias connexes que sont la télévision et le cinéma, il a commencé à constituer une sorte d’anthologie d’images de photographes, de la figure du photographe. L’air du temps a mué et il s’est peu à peu distancié des questions d’originalité de l’œuvre. Cela ne pouvait se produire que sous l’empire de cet univers de résonances infinies et de ces renvois perpétuels que permettent la toile et ses acolytes de tout acabit, les médias sociaux. On vit maintenant au sein d’un cosmos aux ramifications sans fin, où les images répondent aux images et gomment le référent initial dont toute photographie est issue.
Il y a en effet une certaine distance, de temps et de nature, entre les images que l’artiste a choisi de solliciter. Lorsqu’il porte son attention sur les photographes de toutes les époques, comme dans la série The Photographer, c’est une chose. Il plaque son visage sur les autoportraits connus et révérés de Nadar, Bayard, Beaton, Molinier, Mapplethorpe. Prendre les traits de la photographie s’avère dès lors un jeu où l’on s’octroie les corps de ses illustres devanciers, en s’appropriant ainsi un peu de leur réputation.
C’en est une autre lorsqu’il reprend en vidéo la prestation elle-même vidéographique d’Eve Sussman réalisée à partir du tableau Les Ménines de Diego Velázquez. Il copie alors la copie, il est celui qui reprend la reprise. Il refait l’exercice avec After Van Sant, alors qu’il incarne Anne Heche et Vince Vaugh pour tenir les rôles principaux du remake de Psycho d’Alfred Hitchcock, exécuté de manière maniaque par Gus Van Sant. Tout est quelque peu ramené au même niveau : images de films et de séries télévisées, autoportraits de photographes. Insolent et indigne, en apparence, l’exercice conteste la hiérarchie des gens et des genres, d’autant plus lorsque Samuels s’incruste dans le sillage critique et théorique, en se mettant dans la peau d’éminents penseurs de la photographie, les Barthes, Sontag, Foucault, Benjamin et Szarkowski. Son entreprise semble sans limites. Il se permet de reproduire même les pages de The Complete Photographer, magazine des années 1940, dans lequel il loge son visage partout, jusqu’à se représenter en bébé joufflu.
Dans l’ouvrage qui accompagne cette double exposition, on trouve des réponses à notre ébahissement. Joan Fontcuberta, lui-même cible de Samuels, rappelle que les débuts de cet engagement coïncident avec l’arrivée sur le marché d’un logiciel qui changera totalement notre rapport avec le photographique : PhotoShop. Cela arrive en même temps, ou presque, que la chute du mur de Berlin et, comme le suggère Francis Fukuyama, que la fin de l’histoire et des idéologies. Ceci explique que cette aventure, commencée dans le questionnement de l’originalité de l’œuvre et du caractère de véracité de la photographie, se conclut par une virée endiablée au sein de tout ce que la photographie a pu générer comme contenu et effets. Elle illustre aussi la dissolution de la barrière entre les médias, aujourd’hui tous de nature semblable, puisque numériques.
Chuck Samuels a manifesté son intention de façon claire : devenir la photographie. Il le fait en intégrant les images que d’autres ont produites, en s’immisçant en leur sein même. C’est une étape, nécessaire. Puis, il pousse plus loin l’expérience. C’est tout son appareil critique, pédagogique, philosophique qui est investi, de même que, dans son sillage, le cinéma, proche parent, issu d’une même fonction analogique de reproduction du réel. Mais, plus encore, ce désir de devenir la photographie, qui s’échelonne sur trois décennies, se déploie au moment même où cela ne pouvait déboucher que sur une fin de non-recevoir.
Ce qu’a été la photographie, dans sa spécificité, est maintenant confronté à une sorte de noyade au sein du numérique. Le « devenir » est mis en berne, alors que la parenthèse indicielle s’est refermée et que plus rien ou presque ne distingue les médias de nos jours. Mona Hakim, dans le texte qu’elle signe dans la publication, rappelle ce que disait Philippe Dubois sur l’autoportrait, cette affaire de double dédoublé, aboutissant sur un ratage, attestant au final que l’image ne peut recouvrir l’être montré. La convulsion de la représentation se joue là. Or, l’enjeu qu’affronte l’entreprise bien particulière de Chuck Samuels appartient plutôt à un régime qui consacre la représentation et ses excès. Parcourant les possibles de la photographie et son territoire circonscrit dans un temps révolu de l’image telle que nous l’avons jusqu’à présent connue, Chuck Samuels l’éclate et l’affole.
Sylvain Campeau collabore à de nombreuses revues. Il est aussi l’auteur des essais Chambres obscures : photographie et installation, Chantiers de l’image et Imago Lexis, de même que de sept recueils de poésie. Il a aussi dirigé des ouvrages collectifs en arts visuels et en littérature. En tant que commissaire, il a réalisé une quarantaine d’expositions.
[Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO]



