La fête : les gens sont venus pour s’amuser — Dayna McLeod

[Automne 2021]

La fête : les gens sont venus pour s’amuser
Par Dayna McLeod

Jean-François Prost
Publication collaborative
Québec, Éditions VU, 2021, 160 pages, français, anglais et portugais

Si les festivités en chair et en os, le contact des autres et les expositions vous ont manqué pendant la pandémie, La fête est un régal pour le cœur, l’esprit et l’âme. L’isolement engendré par la distanciation physique dans le contexte pandémique donne à cette monographie un parfum d’exposition en soi avec laquelle nouer le dialogue, s’émouvoir et se laisser imprégner. À la fois sensuel, chaotique, serein et festif, cet ouvrage nous parle de gens et de lieux à côté desquels nous sommes passés ou même que nous n’avons jamais côtoyés, mais pour lesquels nous éprouvons une forme de nostalgie ou d’attachement.

Certaines des photographies sont accompagnées d’extraits audio facilement accessibles grâce à l’appli gratuite Artivive ; il suffit aux lecteurs de positionner leur téléphone intelligent devant les pages où figure le symbole ◊. À l’aide de cette technologie, nous voilà plongés dans certaines images et leur environnement sonore. Avec La fête, on a entre les mains une porte d’entrée sur les émotions immortalisées dans des photographies soigneusement organisées pour créer une expérience, elle-même amplifiée par un passé et un présent pandémiques communs. La difficulté à faire tomber les distances sociales est atténuée par chaque page que l’on tourne. La couverture irisée étincelante est une tentation en soi, évocation de l’ambiance boule disco, des lumières électrisantes de la piste de danse et de la sensualité exa­cerbée de la vie nocturne.

Produite avec une grande minutie, chacune des cent premières pages présente une photographie. Dans la plupart des cas, elle est associée à une autre image sur la page en regard, certaines débordant sur la ligne de collage du livre, d’autres proposant plus de deux images. Nous voici entraînés dans un voyage parmi des lieux et des gens en liesse à travers la photographie documentaire,  de portrait et prise sur le vif. Il ne s’agit pas de fêtes de gens riches et célèbres : les personnages semblent conviviaux, invitants, accessibles. Fruit d’un appel lancé à des artistes brésiliens et québécois, cette collection forme des nuées de conver­sations affectives, instituées et engagées entre des regroupements de pho­tographies qui transcendent le temps, l’espace et l’endroit. Il flotte sur leur assemblée un air de légèreté et de rêverie qui en appelle à nos souvenirs, nos désirs et à notre peur de manquer quelque chose. Les images sont associées librement les unes aux autres, nous transportent avant, pendant et après la fête, dans les sphères publiques et privées, dans la rue, en boîte de nuit, à la maison.

Ces cent pages s’ouvrent avec la série After Party de François Prost, des portraits architecturaux en lumière naturelle de lieux de la vie nocturne, sur fond de ciels bleus délavés. Une image montre un bâ­timent blanc de plain-pied aux allures de ferme avec des poutrelles en « W », des hublots grillagés et un toit noir incliné s’élevant vers l’enseigne « Le Valentino bar club » qui le coiffe. Des sortes de flèches lumineuses rouges et blanches s’échappent du nom « Le Valentino », en lettres capitales, devant un ciel bleu limpide. Le néon du « bar club » au-dessous est éteint, et l’extérieur blanchi à la chaux du bâtiment reflète le soleil, nimbé d’ombre et de lumière.

Comme les autres images de cette section, cette photographie montre une version diurne d’un lieu nocturne, sans commentaire : le portrait d’un endroit utilisé la nuit, maintenant bien éveillé sous le soleil. Une photographie lui fait face, une autre image d’un établissement appelé « Must », bâtiment d’un seul étage en ciment blanc et au toit plat avec un auvent rose défraîchi au-dessus de l’entrée vitrée. Les murs sont couverts
de poussière et l’enseigne blanche où on lit « must » en capitales évoque une ambiance des années 1980, tout comme la police Arcade en itali­ques avec des marques numériques rouges, bleues et blanches sur les branches du « U ». Le ciel d’un bleu et rose pâles rappelle le crépuscule ou l’aube à peine passée. Les images de cet ensemble ont des accents ruraux, avec plusieurs clichés de discothèques installées dans des cadres ou bâtiments champêtres, leur affichage étant l’unique indicateur que l’endroit pourrait être un site potentiel pour la fête.

Chaque construction occupe le centre de l’image avec un environnement de route, de stationnement en graviers ou de champ à l’avant-plan et le ciel en arrière-plan. Ces clichés fixent le cadre et le contexte du reste de l’ouvrage, là où se trouvent les gens. La dernière photo du segment est celle d’une structure aux allures d’école avec un arc-en-ciel s’étirant sur la façade, surmontée de la mention « l’arc en ciel », ce qui n’est pas sans faire penser au slogan « ça va bien aller » ayant essaimé au Québec durant la pandémie, rappel que les choses iront mieux quand il sera sécuritaire de faire la fête. Nous poursuivons ensuite avec les portraits colorés de João Farkas de personnages masqués et cagoulés, à la fois captivants et déroutants. Nous continuons par un large éventail de scènes, impromptues ou non, bondées de monde où l’on danse en pleine rue, surfe sur la foule, s’embrasse en boîte et fait des étincelles. Une vue des célébrations de rue, épaule contre épaule, de la Fête du Salvador, captée par Esperança Gadelha, dialogue avec l’image de message texte de Géraldine Martin qui affirme : « J’ai pas quitté le dancefloor dans ma tête je danse sur Rihanna il est 11 h je suis au bureau ». Il y a aussi des instantanés de détails d’environnements particuliers, tel cet amas de chaussures dans une entrée de porte montréalaise, immortalisé en noir et blanc par Katya Konioukhova ; des gâteaux aux bougies sur une table dressée, des archives familiales 1979 de Delphine Egesborg ; des talons aiguilles gris et rouges fixés au ruban adhésif sur les pieds de quel­qu’un par Victor Luque ; et un enfant endormi étendu sur un canapé dans une barboteuse Batman rouge, de Frank Desgagnés. Cette image est associée à une autre du même auteur, où l’on voit une personne inconsciente, visage caché et bras étendus sur un sac de couchage ouvert. L’individu est étendu sur le toit d’une voiture blanche, stationnée parmi des tentes de camping, scène de jour sur fond de scène bucolique, avec arbres et collines se fondant dans un
horizon de ciel bleu parsemé de nuages blancs duveteux. Les sites de lendemain de veille, jonchés de détritus et exempts de présence humaine, marquent la fin de cette section de La fête.

Des plans fixes de Cao Guimarães et Rivane Neuenschwander montrent des gros plans de fourmis s’affairant auprès de confettis multicolores. Des pistes sonores complètent ces scènes, alors que nous nous demandons si ces fourmis forment l’équipe de nettoyage ou organisent leurs propres festivités. Pour finir, André Giesemann et Daniel Schulz nous ouvrent les portes de bars, boîtes de nuit et salles de danse allemands couverts de résidus des célébrations. Crûment baignées de l’éclairage fluorescent qui s’allume au plafond une fois servi le dernier verre, ces photographies complètent la tournée de La fête comme elle a commencé : sans les gens, mais avec leur présence. L’ouvrage propose également une série de captures d’écran, collages des recherches sur Internet de Jean-François Prost, lesquelles réunissent texte et images liés à la culture de la fête et aux manifestations. Ces saisies d’extraits d’articles de journaux, de plans fixes de YouTube, de journalisme Web, d’affiches d’archives, de comptes rendus de per­formances et de photographies de la contes­tation sont tour à tour provocantes, politiques et anodines, mais aussi historiques, performatives et jus­qu’à, dans un cas, d’un racisme évident. Il n’apparaît pas clairement pourquoi une image raciste qui reproduit le mal
est utilisée ici, le contexte du collage où elle figure ne proposant aucune critique, explication ou commentaire le justifiant.

La fête comprend aussi des textes présentés dans leur langue d’origine et traduits en français, anglais et portugais. Calendrier du demain la veille, d’Hélène Matte, est une série chronologique de poèmes évocateurs qui invoquent le sexe, la sueur, la culture festive, l’apathie et la symbolique chrétienne. Dans l’essai qui termine le livre, Adriana de Oliveira et Bernard Schütze se penchent sur deux exemples des sous-cultures brésiliennes de la fête. Tacti­ques spatiales de guérilla, acces­sibilité, mobilité et spontanéité : les auteurs soulignent que les événements présentés par le collectif militant féminin Mamba Negra, de São Paulo, ainsi que les populaires fêtes de rue fluxo, sont a utant de défis lancés au néoli­bé­ralisme et à l’autoritarisme d’extrême droite du régime Bolsonaro. Ils expli­quent comment « [l’]ingouvernabilité propre aux fêtes autonomes réside dans le souhait et la capacité de ne pas se faire écraser, taire, réguler ou contrôler au point de disparaître ».

Cet essai donne du contexte et du sens à certaines des images de La fête et fait ressortir l’élan politique poten­tielle­ment porté par la thématique. Le choix d’en faire office de conclusion est idéal car nous pouvons revenir aux photographies parcourues ici, souvenirs de fêtes passées, et les voir sous des angles nouveaux, avec l’espoir de retrouver ces lieux et personnages festifs et les sentiments qu’ils font surgir, encore et encore.  
Traduit par Frédéric Dupuy

 


Dayna McLeod est une vidéaste et artiste de la performance queer. Elle a récemment terminé un doctorat en lettres et sciences humaines au Centre d’études interdisci­plinaires sur la société et la culture de l’Université Concordia. Ses recherches artistiques et théoriques sont axées sur les représentations médiatiques de la sexualité, sur l’identité queer et sur la façon dont les corps féminins sont souvent perçus comme un bien public.

Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO