[Automne 2026]
Images de résistance
par Jérôme Delgado
Résistance. Dans ses multiples significations, d’une fois à l’autre, le mot appelle à une lutte. Il est question de résister à des forces supérieures, que nous ne contrôlons pas – ou qui cherchent à nous contrôler –, et qui se manifestent au quotidien, ou presque. Dans les cas de Maude Arsenault, Judith Bellavance et Nicole Jolicoeur, trois artistes qui s’investissent dans l’attention à autrui, la photographie est un outil de résistance face au temps, à la perte, aux jugements. Elle sert à se donner une image, ou à protéger celle des personnes que nous chérissons, nos enfants (Arsenault), nos défunts (Bellavance), nos êtres fragiles (Jolicoeur).
Les corps sont au coeur des trois portfolios réunis dans ce numéro. Corps vulnérables, sans fards et authentiques, ceux des enfants se métamorphosent au fil des jours. En deux livres photographiques, Maude Arsenault tisse autour de ses filles des récits d’affection et d’accompagnement, comme si, par-delà les images, elle leur dressait une carapace maternelle. Celle-ci sera-t-elle éternelle ? En tant que thanatologue, Judith Bellavance côtoie des corps dans leur état le plus radical, anatomies sans âme. Mais dans son travail photographique, les corps disparaissent ou, pour être plus juste, ils surgissent dans leur plus belle apparence, celle des vêtements. C’est cette image que les proches voudraient conserver pour l’éternité. Visés par un traité de médecine, les corps que reproduit Nicole Jolicoeur par des actions captées au Polaroid sont parmi ceux qui subissent de la stigmatisation. Ni autoreprésentation ni documentation de performances, ses photographies font tomber les préjugés et contredisent des certitudes prétendument immuables.
L’intimité s’exprime de multiples façons, d’où le pluriel de la thématique. Que la photographie révèle un âge, un état ou une attitude, l’approche des Maude Arsenault, Judith Bellavance et Nicole Jolicoeur relève de la bienveillance. La première s’attarde à des détails ou à des épisodes introspectifs, de ceux que nous préférons ignorer. Tout en délicatesse, sans regard voyeuriste, plutôt empathique. La seconde construit ses images avec des vêtements apportés à la morgue, en intégrant un halo. Une touche de sensibilité qui atténue les processus de disparition et de deuil. La troisième décline des troubles psychiques en une séquence de vues peu littérales. L’ajout de mots qui expriment le doute renforce le caractère indéfini du comportement performé devant l’appareil photo.
Enracinée dans un contexte réel ou théâtralisé, la photographie joue constamment un rôle d’affirmation identitaire. Dans In die Sonne schauen (Les échos du passé, 2025), la cinéaste allemande Mascha Schilinski montre cette compréhension que des familles du tournant du 20e siècle en avaient, en évoquant la photographie post-mortem. Le rituel, qui consistait à redonner vie à un corps sans âme le temps d’un dernier portrait de groupe, relève d’une détermination somme toute très humaine. Nous souhaitons nous construire des identités, qu’elles soient personnelles ou familiales. Ce sont ces images conçues de l’intérieur qui sont destinées, comme le suggèrent Maude Arsenault, Judith Bellavance et Nicole Jolicoeur, à résister au temps, à la perte, aux jugements.
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 133 – INTIMITÉS ]
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