Iran, Année 38, Rencontres d’Arles – Claudia Polledri, « Lettres persanes »

[Hiver 2018]

Morteza Niknahad & Behnam Zakeri, Sans titre, de la série / from the series Espace public, 2015, épreuve au jet d’encre / inkjet print

Morteza Niknahad & Behnam Zakeri, Sans titre, de la série / from the series Espace public, 2015, épreuve au jet d’encre / inkjet print

Par Claudia Polledri

[Extrait]
Sur un carton blanc abandonné sur du béton noir, celui de l’avenue Pahlavi, à Téhéran, le lendemain de la victoire de la révolution islamique, le 11 février 1979, on peut lire, en farsi : « la nation est victorieuse ». C’est ainsi que débute l’exposition Iran, année 381 présentée lors de la dernière édition des Rencontres d’Arles. Trente-huit ans en images, soixante-six photographes et, comme fond, un pays qui émerge avec ses conflits, ses contradictions, ses traditions et toute la poésie de son imaginaire. Certes, ce n’est pas un hasard si les commissaires Anahita Ghabaian Etehadieh (directrice de la Silk Road Gallery, Téhéran) et Newsha Tavakolian (agence Magnum) choisissent le ton documentaire pour entamer ce parcours. C’est une façon de présenter l’un des événements majeurs de l’histoire iranienne du XXe siècle, une façon aussi de lier la photographie iranienne contemporaine à une période historique précise. Et pourtant, il suffit de détourner le regard de cette image pour apercevoir plus loin, au fond de l’église Sainte-Anne qui accueille l’exposition, une image complètement différente. Il s’agit d’un cliché pris sur le tournage du film Le Goût de la cerise (1997) du célèbre cinéaste iranien Abbas Kiarostami, où on le voit de dos en train de regarder, par une porte curieusement « fermée », un terrain vague.

Or, c’est précisément dans l’écart entre ces deux images que se tient l’ensemble de cette exposition où « poétique » ne signifie jamais « loin de l’histoire ». Le dialogue très riche qui en résulte entre photographie documentaire et plasticienne se déroule tout au long de ce parcours organisé en huit chapitres. On y voit présentés non seulement les bouleversements historiques majeurs de l’Iran contemporain, celui de la révolution islamique (1979) et de la guerre Iran-Irak (1980–1988), leurs aboutissants politiques et religieux, mais aussi un territoire avec ses paysages majestueux menacés par la crise environnementale, et surtout le portrait d’une société iranienne dont on perçoit les plis les plus intimes, les drames, les attentes et les multiples contradictions. Parmi ces dernières, c’est la tension entre tradition et modernité qui donne, sur le plan photographique, les images les plus poétiques de ce parcours, où la recherche identitaire passe par la tradition poétique persane et l’héritage millénaire de l’Empire perse. C’est d’ailleurs dans ce filon que s’insère, en guise de clôture, la référence à Kiarostami et au cinéma iranien, creuset des traditions et des nouveaux récits, dont la citation visuelle réaffirme l’emprise du poétique sur le réel…

1 Iran, année 38. 66 photographes iraniens, Rencontres d’Arles, Église Sainte-Anne, du 3 juillet au 27 août 2017. Ce projet a également fait l’objet d’une publication aux Éditions Textuel en 2017 : Anahita Ghabaian, Newsha Tavakolian, Iran, année 38. La photographie contemporaine iranienne depuis la révolution de 1979, Paris, 192 pages, 200 photographies.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine. En vente partout au Canada jusqu’au 31 mai 2018 et sur notre boutique en ligne.]

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