Blake Fitzpatrick and Vid Ingelevics, Freedom Rocks: The Everyday Life of the Berlin Wall – Jill Glessing, Décombres mobiles et œuvre de mémoire


[Printemps-été 2018]

Blake Fitzpatrick and Vid Ingelevics, <em>The Mobile Ruin</em>, detail of vinyl wall mural of Berlin Wall fragments / détail d’une photographie murale sur vinyle montrant des fragments du mur de Berlin, 2017. 3 x 3,7 m, Harbourfront Centre, Toronto

Blake Fitzpatrick and Vid Ingelevics, The Mobile Ruin, detail of vinyl wall mural of Berlin Wall fragments / détail d’une photographie murale sur vinyle montrant des fragments du mur de Berlin, 2017. 3 x 3,7 m, Harbourfront Centre, Toronto

Par Jill Glessing

[Extrait]
Le déplacement est à la base de l’existence. Nous sommes en quête d’un meilleur endroit depuis que nos lointains ancêtres ont quitté la mer pour ramper sur la terre ferme. À cet instinct, toutefois, s’oppose le territorialisme qui cherche à endiguer nos déplacements avec des murs, petits et grands. L’ère moderne accroît les espaces exclusifs, avec ses domaines clôturés, ses propriétés privées ou ses États-nations. L’intensification de la construction de murs aux frontières accompagne la reconfiguration géopolitique post-Deuxième Guerre mondiale, et plus tard, paradoxalement, l’affaiblissement des barrières tarifaires et la mobilité accrue du capital, conséquences de la mondialisation. Et ça continue alors que les pays favorisés veulent briser les vagues migratoires que causent ailleurs la guerre, la pauvreté et les effets des changements climatiques.

Dans l’histoire moderne des frontières, un des projets les plus décriés a coupé une ville en deux pendant la guerre froide : le mur de Berlin. Érigé à partir de 1961 par la RDA, sa valeur emblématique n’a fait que s’accroître avec sa destruction en 1989, suivie de la mise en circulation d’éléments hors d’Allemagne. Dans le « monde libre », beaucoup voyaient dans ces fragments de béton itinérants – grands pans et petits éclats – la preuve de la supériorité de la démocratie libérale et du capitalisme sur un communisme en échec ; la « fin de l’histoire », selon l’expression tristement célèbre de Francis Fukuyama. Leur riche symbolisme devant générer une exploitation commerciale et idéologique, le mur s’est mué en marchandise, en attraction touristique, en souvenir, en cadeau d’État, en propagande, en objet de collection voire en occasion d’affaires sur eBay. Maintenant que les deux tiers du mur se trouvent en sol américain, l’appel de Ronald Reagan à l’abattre, en 1987, prend rétrospectivement des airs de demande pour un nouveau produit. Le pays le plus opposé au projet soviétique fut aussi le plus prompt à le rentabiliser.

Freedom Rocks: The Everyday Life of the Berlin Wall [Pans de liberté : le mur de Berlin au quotidien], projet d’art documentaire issu d’une longue collaboration entre Blake Fitzpatrick et Vid Ingelevics, table sur ce riche récit d’architecture et d’idéologie. Depuis 2003, les artistes, en tant qu’archéologues et anthropologues culturels, ont oeuvré à prolonger l’histoire du mur au-delà de 1989. Leurs imposantes archives photographiques et vidéo sur la présence du mur à Berlin et en Amérique du Nord documentent tout autant sa banalité quotidienne que ses aspects monumentaux. Les artistes y ont puisé pour créer des installations qui offrent des points de vue diversifiés sur cette histoire culturelle…
Traduit par Marie-Josée Arcand et Frédéric Dupuy (avec François D. Brodeur)

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine. En vente partout au Canada jusqu’au 14 septembre 2018 et sur notre boutique en ligne.]

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