Anthropocene fatigue : la stratégie de l’effondrement d’Edward Burtynsky — Bénédicte Ramade

[Été 2019]

Edward Burtynsky, Dandora Landfill #3, Plastics Recycling, Nairobi, Kenya, 2016, impressions jet d’encre / inkjet prints, 149 × 198 cm, © Edward Burtynsky permission / courtesy Nicholas Metivier Gallery, Toronto.

Edward Burtynsky, Dandora Landfill #3, Plastics Recycling, Nairobi, Kenya, 2016, impressions jet d’encre / inkjet prints, 149 × 198 cm, © Edward Burtynsky permission / courtesy Nicholas Metivier Gallery, Toronto.

Par Bénédicte Ramade

[Extrait]
D’entrée de jeu, l’affaire semble entendue : l’Anthropocène qu’Edward Burtynsky présente au Musée des beaux-arts du Canada sera technophile1. Jusqu’à l’envi. Alors même que les stratigraphes discutent toujours des contours de cette ère géologique attribuée à l’humanité, qu’ils discutent toujours âprement la pertinence du mot « anthropocène », contre celle du capitalocène ou du plantationocène2, aucun débat n’agite les salles d’exposition, dominées par des images hors-normes et des projections cinémascopes qui offrent une vision univoque du problème. Pourtant, l’Anthropocène ne va pas de soi. Depuis la diffusion du terme dans les pages de la vénérable revue Nature en 20023, le point de consensus scientifique n’a pas été atteint. Se discute toujours la chronologie de notre époque tandis que s’affinent les marqueurs qui viennent entériner l’humain comme agent géologique et atmosphérique mis en cause dans l’affaire. Si la présence humaine sur terre n’a jamais été neutre, conséquence inhérente à tout agent biologique, il s’agit bien de la première fois qu’il s’arroge la puissance d’une météorite, capable de modifier climat et structure terrestre d’un même élan. On peut présumer que l’humanité l’a fait non intentionnellement, dans un premier temps du moins, car elle agit de plus en plus comme un adolescent irresponsable, comptant sur sa Terre-mère pour absorber les dégâts. La terre est résiliente, mais à ce point, force est de constater qu’elle ne peut plus compenser toutes nos erreurs.

Edward Burtynsky a parfaitement compris la puissance du label « anthropocène4 » et sert une recette éprouvée à la faveur d’expositions jumelles, à Ottawa et Toronto, redoublées d’un film éponyme, sorti en grande pompe au TIFF torontois en septembre 2018 et depuis auréolé du prix Rogers du meilleur film canadien, remis aussi à Jennifer Baichwal et Nicholas de Pencier, collaborateurs du photographe depuis le premier film Manufactured Landscapes en 2006. Ressortant les mêmes principes stylistiques sous cette nouvelle étiquette, Anthropocene: The Human Epoch regorge d’impressionnantes visions aériennes montrant un extractivisme monstrueux qui grignote la croûte terrestre en différents endroits du globe, filmant avec emphase un peu partout, les traces des exactions de l’industrie minière. Pour qui aura vu le film avant l’exposition, celle-ci s’avère redondante, une sorte de mise en pause sur certaines scènes, exagérément agrandies jusqu’à sept mètres de largeur pour les plus massives. Défilent paysages urbains de la tentaculaire Lagos, carrière de marbre à Carrare, coupes claires à Bornéo, forêt pluviale et de trop nombreuses projections extraites du film lui-même…

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.
Disponible ici : Ciel variable 112 – LA COLLECTION REVISITÉE]

1 L’exposition Anthropocene s’est tenue simultanément au Musée des beaux-arts de l’Ontario (Toronto) du 28 septembre 2018 au 6 janvier 2019 et au Musée des beaux-arts du Canada (Ottawa) jusqu’au 24 février 2019. Elle est présentée à la Fondazione MAST de Bologne (Italie) du 15 mai au 22 septembre 2019.
2 Concept d’Anna Lowenhaupt Tsing repris par Donna Haraway qui place le début de notre ère géologique au XVIe siècle avec l’invention des plantations de canne à sucre. Voir Anna Lowenhaupt Tsing, « A Feminist Approach to the Anthropocene », conférence publique, Barnard College, 10 novembre 2015 ; Donna Haraway, « Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene: Making Kin », Environmental Humanities, vol. 6 (2015), p. 159–165.
3 Paul J. Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 415 (2002), p. 23, http://dx.doi.org/10.1038/415023a.
4 « Ce qui fait de l’Anthropocène un repère clairement détectable bien au-delà de la frontière de la stratigraphie, c’est qu’elle est le concept philosophique, religieux, anthropologique et […] politique le plus pertinent pour échapper aux notions de « Moderne » et de « modernités », écrit Bruno Latour dans « L’Anthropocène et la destruction de l’image du globe », dans Émilie Hache (dir.), De l’univers clos au monde infini, Bellevaux, Éditions Dehors, 2014, p. 32.

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