[Hiver 2022]
Aménager le vivant
par Sylvain Campeau
Geneviève Chevalier s’intéresse depuis quelques années aux lieux et modes de classification que se donnaient les sciences naturelles pour répertorier et analyser la flore et la faune. Les ménageries seraient en quelque sorte les ancêtres des muséums. Elles regroupaient autant des collections que des animaux vivants, exotiques, mais dans une entreprise qui trahit la domination des nations colonisatrices, exercée sur la nature comme sur les nations autochtones rencontrées par les explorateurs. Les herbiers, quant à eux, sont sans doute nés de l’initiative d’herboristes habités par un début de sentiment scientifique. Poussés par un désir de découverte et de catégorisation, amateurs puis spécialistes utilisèrent donc et utilisent encore ces modes de collecte et de conservation pour en venir à dresser une typologie éclairée du vivant, matière à asservir par la récolte, la classification et l’image…
D’emblée, une attente, probablement fondée sur des entreprises passées, est battue en brèche. Il n’y aura pas ici d’illustration vigoureusement dénonciatrice ou réparatrice. Nous ne sommes pas dans le rapport qu’ont pu entretenir des artistes avec les saisies photographiques du professeur Jean-Martin Charcot, désireux d’analyser et éventuellement de guérir l’hystérie. Nous sommes dans un autre univers, aux accents plus subtils, aux intentions moins catégoriques, plus intéressées par la nuance. Il reste que ces efforts aux intentions scientifiques peuvent par la bande nourrir des entreprises actuelles d’acquisition du savoir.
Pour en témoigner, Geneviève Chevalier a conçu une exposition en trois moments1. Trois projections, dont la durée totale avoisine les vingt minutes, interpellaient de prime abord. Elles ne sont pas constantes et leur fenêtre respective ne s’ouvre pas toujours en même temps. Dans un espace plus petit, deux autres stations de cette exposition nous invitaient à prendre place, écouteurs et casque de visionnement à l’appui, pour assister d’une part à une projection, d’autre part, à une œuvre immersive. Les deux œuvres partagent un certain nombre d’éléments.
Que la projection géante en trois faisceaux attire d’abord l’attention, c’était inévitable. On y voit des parcs et les immeubles qui composent les ménageries. Il s’agit, entre autres, de la Queen’s House et du Old Royal Naval College de Greenwich. Des scènes nous proviennent aussi de Hampton Court et du jardin de topiaires (végétaux sculptés) de la Packwood House. S’y joignent des images des oiseaux errant en ces lieux et des dessins issus des planches d’un artiste spécialisé en la matière, Adam Forster. Évidemment, la prestance de ces lieux impressionne. Ils témoignent de cette pratique qui consistait à se créer des enclos particuliers, caprices de souverains, où conserver le fruit des explorations et des conquêtes de territoires nouveaux. Ce sont des sites à l’usage des classes aisées, aristocratiques, parfois utiles aux besoins de la science, qui témoignent d’un pouvoir sur le monde et d’une soif d’acquisitions de biens rares, occasionnellement en provenance des colonies. Prenons ainsi les paons et pélicans qui peuplent ces parcs. Est-il utile de dire que cette sorte d’apprivoisement et de rassemblement des espèces a mené à la mort d’un grand nombre d’entre eux, à cause de leur difficulté à s’adapter à de nouveaux lieux et de l’ignorance de leurs gardiens quant à leur alimentation, entre autres ? Non seulement certains sont-ils parvenus à survivre, mais il y a encore des pélicans de la Reine au Saint-James’s Park à Londres, pratique en cours depuis le 17e siècle. Rien de tout cela n’apparaît dans les images de Geneviève Chevalier. On admire plutôt l’architecture des lieux, certains inspirés des jardins à la française. Il s’en dégage un parfum de pouvoir bien assis, une odeur de suffisance et de contentement des biens comme du savoir acquis. Les planches de Forster sont magnifiques, comme le sont ces oiseaux que l’on voit déambuler en ces lieux sélects. On devine l’artiste enthousiasmé par son sujet, auquel il veut donner à la fois coloris et justesse.
Les deux autres stations se font face, dans un espace plus adapté à leur finalité. D’une part, on a là une projection de plus petites dimensions dont on saisira les enjeux à son écoute, écouteurs aidant. De l’autre, on n’a devant nous qu’un casque pour expérience immersive, qu’il faudra revêtir, évidemment, pour en savoir davantage. La première projection permet de faire connaissance avec Charles S. Davis, professeur à l’Université Harvard et conservateur de l’herbier constitué par Henry David Thoreau. Elle nous fait également cheminer dans les ateliers et locaux de l’Université de Montréal, dans la section consacrée au travail du frère Marie-Victorin. La présentation du professeur Davis permet de constater combien a pu être utile la constitution, sur une large période de temps, de l’herbier du naturaliste et poète américain. Elle permet de mesurer l’impact des changements climatiques sur la période de floraison des plantes. La vidéo se clôt sur une assez longue citation de Thoreau, centrée sur son expérience de l’étang de Walden, dans le Massachusetts, au cœur du célèbre livre de l’écrivain, Walden ou la vie dans les bois. Pendant cet exposé, nous visionnons des images produites par modélisation de l’étang, comme si c’était en quelque sorte ce qu’il en reste aujourd’hui. On préfigure du coup un temps pas si lointain dans l’avenir où c’est effectivement tout ce que nous aurons pour apprécier les beautés du monde naturel. En fait, il semble que nous en sommes déjà là, car il y a, dans des musées d’histoire naturelle, des artéfacts de différentes natures, œufs ou animaux empaillés, qui témoignent d’espèces disparues. On assiste au même phénomène avec des espèces florales qui, nous le savons grâce aux travaux de Thoreau, sont aujourd’hui disparues ou en voie de l’être.
La dernière station nous mène dans un univers assez semblable. Une grande part de ce que nous venons de voir est de nouveau présentée, cette fois, sur le mode immersif. Ne figure au programme toutefois pas le paysage de l’étang en modélisation de Walden. S’ajoute plutôt une autre vue en modélisation qui reprend les couloirs du département où sont conservées les archives du frère Marie-Victorin. On peut y évoluer, à l’aide de manettes, et satisfaire notre curiosité.
L’exposition me semble y aller d’une présentation nuancée de la pulsion de s’approprier, de classer et de comprendre un peu mieux, à travers tout cela, l’univers du vivant et son étendue. L’effort de connaissance s’est évidemment fait sur une base de domination colonialiste qui est elle-même à considérer et analyser. Mais le résultat de tout ce savoir, aujourd’hui accessible, permet de mesurer l’état des lieux en ce début de 21e siècle. Le terme « mirement » du titre de l’exposition ne pouvait être mieux choisi. Il provient du monde de la marine et désigne un effet de réfraction qui fait voir un objet plus élevé qu’il ne l’est en réalité. La joie de la connaissance se mâtine ainsi d’une certaine déploration. On se désole autant de voir les fondements historiques et colonialistes de cette acquisition que de constater combien ils servent aujourd’hui à mesurer la perte d’habitats naturels.
Sylvain Campeau collabore à de nombreuses revues canadiennes et européennes. Il est aussi l’auteur des essais Chambres obscures : photographie et installation, Chantiers de l’image et Imago Lexis, de même que de sept recueils de poésie. Il a aussi dirigé des ouvrages collectifs en arts visuels et en littérature. En tant que commissaire, il a réalisé une quarantaine d’expositions.
Artiste, commissaire et professeure, Geneviève Chevalier s’intéresse aux collections muséales comme à un champ d’intervention artistique. Par le biais d’installations photographiques ou vidéographiques, elle jette un regard critique sur la conception du monde vivant tel qu’héritée de la modernité. Elle a bénéficié de résidences au studio du Québec à Londres, au Sporobole de Sherbrooke et au Centre for Contemporary Arts de Glasgow. À titre de commissaire, elle a réalisé L’idée du territoire : une exploration des collections au Centre d’exposition de l’Université de Montréal. www.genevievechevalier.ca
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]








