Thomas Kneubühler, Alpine Signals — Louis Perreault, Sans perte de signal

[Hiver 2022]

Sans perte de signal
par Louis Perreault

Dans la première photographie d’Alpine Signals, le blanc immaculé de la crinière d’un cheval offre un rappel des nuages qui surplombent les montagnes lointaines. Le ciel bleu se déploie au-dessus des buissons positionnés au centre de la composition, qui prennent le relais de la nature verdoyante des vallées. Toutefois, dans cette image du plus récent livre de Thomas Kneubühler1 s’élève, triomphante, une tour de réseau cellulaire faisant quasiment entendre en écho la toute première phrase du célèbre Landscape and Power, de W.J.T. Mitchell : « l’objectif de ce livre est de faire du nom “paysage” un verbe2».

C’est donc une série de paysages qui nous attend dans cet ouvrage. Si le sous-titre du livre nous en donne un indice, les images le confirment : la typologie se prête rarement à l’équivoque. Chacune des vingt-six photographies propose au lecteur une alternative au pittoresque souvent associé aux Alpes suisses. La perspective de l’artiste y est claire : les sites choisis comme sujets des images, bien que cadrés de manière à faire vivre une certaine expérience esthétique au lecteur, ne sont pas ceux où l’on désire se perdre en contemplation. Bien au contraire, Kneubühler nous invite à sortir de l’image afin de réfléchir aux enjeux des communications numériques. Son travail révèle en quelque sorte les mailles invisibles du tissu social, nouant des relations entre nature et culture afin de souligner leur indissociabilité. Les paysages y sont des verbes conjuguant les conditions nécessaires à l’être humain pour faire face à un monde hyper connecté.

La lumière neutre de l’après-midi, qui domine plusieurs images du livre, ainsi que la précision et la netteté des détails propres au style du photographe, imposent un caractère descriptif aux photographies captées dans la région alpine de l’Engadine, entre les frontières de l’Italie et de l’Autriche. Cette précision photographique, obtenue par la technique de prise de vue et matérialisée par une qualité d’impression surprenante, est en adéquation avec le sujet abordé par l’artiste. De ces images émane une clarté saisissante qui est, en quelque sorte, analogue à celle, atmosphérique, qui est souhaitée pour la transmission d’un signal cellulaire. Dans l’air cristallin des paysages de Kneubühler, ondulent les fréquences et oscillations qui amplifient les connexions permettant la communication numérique de ces régions montagneuses. On peut presque entendre les soubresauts intermittents affectant le signal dans les quelques images de montagnes ennuagées qu’on retrouve dans le livre.

Ainsi, c’est un paradoxe qui est mis en lumière dans ces images : ce qui y est visible révèle ce qui ne l’est pas, soit la numérisation croissante de nos vies. La relation qu’entretient le médium photographique avec le sujet de ces images est d’ailleurs significative : la photographie, tout comme la communication numérique, se dispense de plus en plus d’une forme technique complexe pour qui en fait l’expérience, mais repose sur une infrastructure technologique et matérielle dont on oublie souvent l’importance. Il est toujours surprenant de découvrir qu’une simple recherche faite sur Internet nécessite indirectement le refroidissement de centres de données extrêmement énergivores. On peut imaginer ce que l’ensemble des téléversements de toutes les photographies qui documentent les moindres de nos activités peut engendrer en termes d’empreinte écologique. Or, si cette empreinte demeure abstraite pour plusieurs, les infrastructures qui permettent les actions numériques sont, quant à elles, pour le moins concrètes. Thomas Kneubühler, par son travail, rap­pelle la théorie de l’acteur-réseau du sociologue Bruno Latour, pour qui il est essentiel de reconnaître le rôle d’« actant » des objets. Alors que nous vivons dans une époque d’un technologisme inégalé dans l’histoire, Latour insiste sur la nécessité d’étendre, dans nos études de la société, le réseau de ce que l’on considère comme ayant un pouvoir d’agir et de faire agir. C’est justement ce que les images de Kneubühler accomplissent, en mettant en relief l’insistance du numérique dans le développement de nos relations avec la nature.

La volonté de rendre visibles les infrastructures permettant la communication n’est pas nouvelle chez Kneubühler. En effet, Alpine Signals rappelle l’installation qu’il avait produite au centre d’artistes Dazibao, à Montréal, en 2018, intitulée Landing Sites. On y retrouvait notamment deux larges tirages, montrant chacun une plage en apparence calme et sans histoire. Pourtant, entre les deux endroits représentés dans les images, s’étend un câble de fibre optique sous­-marin reliant la France et les États-Unis. Contrairement aux tours cellulaires d’Alpine Signals, c’est l’invisibilité de cette impressionnante infrastructure qui frappait dans l’installation. Dans les deux cas, toutefois, on se retrouve devant une manifestation « méta-technologique » qui force le spectateur à considérer sa propre relation aux technologies et l’emprise que ces dernières peuvent avoir sur sa vie. À force d’être connecté à tout, et tout le temps, perd-on une forme d’engagement essentiel envers le présent et les lieux où l’on se trouve ? Ou, comme le formule Kneubühler dans la présentation d’Alpine Signals : « Combien de données sont nécessaires, même dans ces régions montagneuses ? »

On peut très bien imaginer Kneubühler, randonneur ex­­pé­­­rimenté et photographe rompu à la production d’images en régions isolées, découvrir l’importance de ces questions dans l’expérience des montagnes et de l’éloignement. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de se plonger dans la carte topo­graphique incluse à la suite des vingt-six photographies et de se projeter dans l’espace parcouru par l’artiste. Qui plus est, dans des corpus précédents (notamment Off-Grid, qui présentait des communautés nordiques du Nunavik et Electric Mountains, qui, pour sa part, montrait des centres de ski alpin éclairés en pleine nuit), l’expérience photographique dans laquelle se plaçait l’artiste participait également à la fascination engendrée par les images. S’il ne l’intègre par directement à son travail, la dimension expérientielle de sa pratique gagnerait à être mise en valeur. On soupçonne qu’il souhaite éviter la mise en spectacle de ses aventures, mais celles-ci, par l’originalité et la pertinence de la réflexion qu’elles provoquent, ouvrent sur un processus complexe de recherche et de création débordant des œuvres produites.

Le choix de présenter ce travail sous la forme d’un livre n’est certes pas dénué de sens. Évidemment, le sous-titre d’Alpine Signals, Twentysix Cell Towers in the Engadin, interpellera quiconque s’intéresse à l’histoire du livre d’artiste. En effet, Twentysix Gasoline Stations, d’Ed Ruscha, publié en 1963, demeure un incontournable du genre. Tout comme Kneubühler, Ruscha photographia à répétition le sujet éponyme au titre de son livre, probablement aussi habité par une réflexion à propos de ce qui, implicitement, mais tout de même pratiquement, fait avancer la société. Si Alpine Signals emprunte au livre de Ruscha sa mise en page et évoque la couverture originale avec l’usage d’une typographie similaire pour son titre, la comparaison des ouvrages demeure toutefois de surface. La mise en forme d’Alpine Signals, avec ses textes qui précèdent les photographies et les suivent, inscrit le livre dans une tradition monographique plus conven­tionnelle, assez éloignée de la radicalité du travail d’édition d’Ed Ruscha. Autre époque, autres manières de faire : le design du livre de Kneubühler, avec son usage de papiers couchés et non couchés pour différencier l’espace des images de celui des textes, ainsi que sa mise en page soignée et sa couverture semi-rigide estampée, en font un livre d’une élégance indéniable. Le soin apporté à chaque détail n’est pas sans rappeler la maitrise photographique qu’on reconnaît indiscutablement à l’artiste.

1 Alpine Signals, Vienne, Verlag für moderne Kunst, 2021, 88 p.
2 « The aim of this book is to change “landscape” from a noun to a verb. », W.J.T. Mitchell, Landscape and Power, Chicago, The University of Chicago Press, deuxième édition, 2002.
3 Voir Nicola Jones, « How to stop data centres from gobbling up the world’s electricity », Nature, vol. 13 (septembre 2018), consulté le 20 octobre 2021. https://www.nature.com/articles/d41586-018-06610-y
4 Voir Bruno Latour, « Troisième source d’incertitude : Quelle action pour quels objets ? », Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, Éditions La Décou­verte, 2007, p. 91–124.
5 « How much data do we need, even in the remote mountain world? », site Internet de l’artiste consulté le 20 octobre 2021. http://thomaskneubuhler.com/publications
6 La première édition du livre fut d’abord imprimée à 400 exemplaires numérotés, suivie de deux autres en 1967 et en 1969, respectivement de 500 et 3000 copies et identiques à la première.

 


Louis Perreault vit et travaille à Montréal. Il déploie sa pratique à l’intérieur de ses projets photographiques personnels ainsi que dans les projets d’édition auxquels il collabore grâce aux Éditions du Renard, qu’il a fondées en 2012. Il enseigne la photographie au Cégep André-Laurendeau et contribue régulièrement au magazine Ciel variable, pour lequel il recense la parution de livres photographiques récents.


Thomas Kneubühler se sert de la photographie et de la vidéo pour étudier des questions sociopolitiques complexes et les limites de la représentation. Pour son travail, il fait des recherches étendues, y compris sur le terrain dans des lieux éloignés et des endroits où l’accès est limité. Né à Solothurn, en Suisse, Kneubühler vit à Montréal depuis 2000, tout en maintenant des liens avec l’Europe. Titulaire d’une maîtrise de l’Université Concordia, il a exposé ses œuvres, entre autres, au Centre culturel canadien à Paris, au Kunstmuseum Bern et au Musée d’art contemporain de Montréal. www.thomaskneubuhler.com

 

[ L’article complet et plus d’images, en version numérique, sont disponibles ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]