Andreas Rutkauskas, Refuge: After the Fire — Franck Michel, La résilience des paysages

[Hiver 2022]

La résilience des paysages
par Franck Michel

Le paysage enveloppe, pénètre, il n’est pas
devant soi comme un objet. (…) il est une
atmosphère, un halo sensoriel et non
seulement une trame visuelle.

— DAVID LE BRETON

L’histoire de la photographie de paysage est une source d’informations sans égal sur l’évolution des territoires et l’emprise de l’humain sur ceux-ci. Les photographes suivent ces transformations en marche. Depuis les missions explorant les territoires sauvages du 19e siècle jusqu’aux démarches engagées documentant les bouleversements environnementaux de l’ère de l’anthropocène, ils nous en livrent de précieux et indispensables témoignages.

Préconisant une approche phénoménologique du monde, l’œuvre d’Andreas Rutkauskas participe à cette vaste encyclopédie photographique sur les paysages en transformation. Depuis une quinzaine d’années, ses projets se penchent sur les conséquences de l’exploitation des ressources naturelles ainsi que sur les stratégies et technologies déployées par l’humain pour contrôler son environnement. Bien qu’elle possède une portée environnementaliste affirmée, sa démarche n’est jamais revendicatrice ni provocatrice et encore moins sensationnaliste. Rutkauskas se tient sur une frange entre une pratique engagée et une exploration de l’expérience paysagère de photographe-marcheur. La force de son travail réside dans ce subtil équilibre.

Après avoir mené une exploration photographique sur la porosité de la frontière entre le Canada et les États-Unis1, il s’intéresse depuis 2017 aux réactions et à la régénérescence des écosystèmes forestiers suite aux feux de forêt dans l’Ouest canadien. Intitulé After the Fire, ce projet a été présenté au Québec à la Fondation Grantham2. Il s’inscrit dans une vaste recherche scientifique interdisciplinaire, Living with Wildfire, pilotée par l’Université de Colombie-Britannique3. L’objectif de cette étude est d’approfondir les connaissances sur le rôle et les conséquences des feux de forêt, et de sensibiliser la population à leur importance dans la succession des écosystèmes. Certes, les feux de forêt peuvent être particulièrement destructeurs et risquent de le devenir de plus en plus avec le réchauffement climatique. En 2017 et 2018, la Colombie-Britannique a dû faire face à la pire saison d’incendies de son histoire avec plus de 2,5 millions d’hectares détruits par 3 470 feux. « Dans cette région (l’Okanagan), explique cependant Rutkauskas, le feu est utilisé depuis des millénaires pour gérer les forêts, mais depuis un siècle, nous nous préoccupons de l’extinction des incendies plutôt que de leur intendance. Il en découle des bois denses avec des charges de combustible élevées dans certaines zones, et lorsque le feu frappe, il peut rapidement se transformer en une conflagration à grande échelle. » Le feu a de nombreuses incidences positives sur les écosystèmes, pour les espèces tant végétales qu’animales. Le pin gris en est un exemple éloquent : « ses cônes sont recouverts d’une substance cireuse qui sécrète des semences lorsqu’elle fond à la chaleur du feu, une façon de s’adapter aux conditions de croissance post-incendie ».

Par l’entremise de sa démarche artistique, Rutkauskas souhaite contribuer à changer les perceptions et à améliorer la compréhension du rôle régénérateur des feux de forêt. Au cours des dernières années, de nombreux photographes paysagistes se sont penchés sur les impacts dramatiques de l’exploitation à outrance des ressources naturelles et des changements climatiques : désertification, coupes à blanc, exploitation pétrolière, gazière et minière, fonte des glaciers, etc. Étonnamment, peu d’entre eux se sont intéressés aux feux de forêt. Le travail de Rutkauskas n’en est que plus pertinent et essentiel. Cheminant sur les sentiers des bois incendiés de l’Okanagan à divers stades de leur régénérescence, l’artiste s’attarde à documenter patiemment le fragile réveil de la végétation et son adaptation à ce nouvel environnement. Non seulement l’artiste porte-t-il un regard attentif sur cet écosystème en mutation, mais il s’y immerge, s’y confronte. « […] regarder le paysage, écrit Gilles A. Tiberghien, c’est coulisser à l’intérieur de lui et, en décidant de s’intéresser à tel ou tel cadrage, suspendre ce déplacement tout en restant bien conscient, si satisfaisante soit l’image élue, qu’elle n’est que provisoire. » Les photographies de Rutkauskas sont autant de témoignages de cette expérience du paysage. Elles en portent la charge émotive et sensorielle.

Le choix de l’artiste d’utiliser un appareil photographique grand format argentique s’avère en parfaite adéquation avec cette volonté de « vivre » le paysage et inscrit, dans le même élan, sa démarche dans la grande tradition de la photographie paysagère nord-américaine. Corolaire de ce type d’appareil, la prise de vue unique permet à l’artiste d’adopter une posture contemplative et de renouer avec la lenteur perdue du médium photographique. Il en résulte des images d’une grande précision qui révèlent chaque détail des restes d’une végétation calcinée où émerge, çà et là, une nature en éveil. L’atmosphère sereine qui en émane contraste avec la violence des incendies dont les traces sont encore bien visibles.

S’intéressant tout autant aux procédés anciens qu’aux innovations technologiques, Rutkauskas emploie également une caméra numérique pouvant capter des images à 360°. Dans la version de l’exposition à la Fondation Grantham, un diaporama immersif regroupait dix images prises avec cette technologie à différents stades de régénérescence post-incendie au fil des saisons. Intitulée Awful Splendour, cette œuvre permet d’appréhender le paysage dans sa tridimensionnalité à partir d’un point fixe. Muni d’une lunette de réalité virtuelle, le visiteur peut ainsi, à son tour, s’immiscer dans ces forêts devenues presque surnaturelles après le passage des flammes et, pendant quelques instants, faire corps avec elles.

L’artiste et la commissaire invitée Geneviève Chevalier ont conçu l’exposition en jouant avec l’architecture singulière du lieu situé au beau milieu d’un boisé. Judicieusement installées, les photographies, pour la plupart de grands formats, font écho aux imposantes percées visuelles de ce pavillon de verre sur pilotis. L’écosystème des forêts de l’Ouest canadien vient ainsi dialoguer avec celui de l’Est, les arbres calcinés avec la végétation foisonnante entourant le bâtiment. Cette confrontation entre paysages représentés et paysages réels nous amène à prendre conscience de la précarité de l’écosystème forestier. Inévitablement, nous nous surprenons à espérer que les immenses étendues brûlées photographiées par Rutkauskas puissent redevenir, un jour, aussi vivantes que la forêt qui nous environne.

Bien qu’elles illustrent avant tout la magnifique résilience de la nature, ses images, qu’elles soient imprimées ou virtuelles, provoquent un certain malaise. Les feux de forêt, tels ceux de Colombie-Britannique, sont les conséquences de notre incurie. C’est indéniable. Et Rutkauskas nous oblige à y faire face.

1 Borderline, 2016. Dans cette série, Rutkauskas a sillonné les routes et les chemins cartographiant les dispositifs et les infrastructures mis en place pour pallier la porosité de la frontière Canada–États-Unis, parfois en vain, et les stigmates qu’ils infligent au paysage.
2 Fruit d’une résidence à la Fondation Grantham en 2020 et réalisée sous l’égide de la commissaire invitée Geneviève Chevalier, l’exposition Refuge : après l’incendie/After the Fire a été présentée du 26 septembre au 28 novembre 2021. Elle regroupait un corpus d’une douzaine de photographies imprimées, une œuvre immersive, une pièce vidéographique et un extrait sonore d’une rencontre avec le naturaliste Michel Durand-Nolette.
3 Pour en savoir plus sur le projet de recherche Living with Wildfire : https://news.ok.ubc.ca/2021/09/10/living-with-wildfire/
4 Traduction libre. Propos rapportés dans Living with Wild Fire, UBC Okanagan News, septembre 2021, https://news.ok.ubc.ca/2021/09/10/living-with-wildfire/
5  Voir à ce sujet le passionnant texte du scientifique Mathieu Bourbonnais, Une brève introduction à l’écologie du feu, Cahier 02, Les Cahiers de la Fondation, Fondation Grantham, 2021, p. 44–47. Disponible en version papier et en ligne sur le site de la Fondation.
6 Idem. p. 45.
7 Voir toutefois le troublant projet de Paolo Pellegrin réalisé pour Magnum sur les feux de forêt d’Australie de 2020.
8 Gilles A. Tiberghien, Le paysage est une traversée, Paris, Parenthèses, 2020, p. 9.

 


Franck Michel vit à Rimouski. Œuvrant depuis une trentaine d’années dans le milieu des arts visuels, il a réalisé plus d’une quinzaine de commissariats d’exposition, dirigé plusieurs publications et écrit de nombreux textes majoritairement autour de la représentation du paysage dans la photographie contemporaine et du paysage comme espace sensoriel. Gestionnaire culturel, il a assuré la direction de plusieurs organismes, dont celle du Musée régional de Rimouski et de Culture Montérégie.


Né au Manitoba et vivant en Colombie­Britannique, Andreas Rutkauskas travaille avec la photographie et la vidéo, particulièrement sur les paysages qui ont subi des changements en raison d’un éventail de technologies, comme ceux qui sont sous surveillance le long de la frontière du Canada et des États-Unis. Il fut le premier titulaire d’une résidence à la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement en 2020. En 2018, il a été chargé de recherche auprès de l’Institut canadien de la photographie et, en 2016, finaliste au Gabriele Basilico Prize in Architecture and Landscape Photography. www.andreasrutkauskas.com

[ L’article complet et plus d’images, en version numérique, sont disponibles ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]